jeudi 27 août 2020

Cinquante histoires de putes et de détectives

 




                                                                                     Pour mon père, qui voulait un fils 
et qui m'a eu moi.

« Si je vivais, je me détruirais. »

Fernando Pessoa


J'avais un chien. Ce n'était pas très compliqué, beaucoup de gens en avaient un, et la plupart du temps cela se passait bien, au moins jusqu'aux vacances à Gruissan où on se disait que cette merde à poils ne serait pas acceptée au camping et qu'il allait falloir la lourder sur la bande d'arrêt d'urgence. Ce chien avait un nom, Noir, mais ce n'était pas ce qu'il avait d'étrange. Ce qu'il avait d'étrange, c'est que je l'avais adopté deux fois. La première fois, je m'en souviens encore très bien. La deuxième fois, moins, mais c'est parce que je picolais déjà énormément. Passons.


J'habitais un T2 pourri à Empalot, Toulouse, avec une jolie jeune femme que j'aurais dû quitter après le premier baiser, mais à laquelle je m'étais attaché pour toutes ces raisons merdiques et équivoques qu'on appelle l'amour. Ces raisons merdiques et équivoques m'avaient même poussé à m'investir de façon émotionnelle auprès de sa famille, et avec toute la sincérité dont sont capables les handicapés et les étudiants en philosophie, j'avais juré aux parents que je m'occuperais de Cindy. Ma mère m'avait aidé à financer un frigo et une gazinière, et il se murmurait que mon mémoire de fin d'année allait être tellement exceptionnel que les doyens du département de sciences humaines allaient en perdre leur dentier. Bien entendu, rien de cela n'était vrai : je fumais du shit, et comme Cindy ne voulait pas trop baiser, je me soulageais après minuit sur un pur produit du magasin vidéo de mon quartier, Double Anal Club avec Silvia Saint. Ce film, il fallait le voir. Silvia se baladait sur la plage, et puis deux mecs bien gaulés débarquaient, et puis après il se passait des trucs qui n'avaient pas grand chose à voir avec Jésus, surtout quand le vieux avec sa bite miniature essayait de bander. On comprenait qu'il avait été placé là par la production parce que c'était un pote, et ça me faisait rire comme un con - ma dernière part d'innocence lycéenne, en somme, celle où on pressent que le monde est un tas de merde bien huilé.


J'avais besoin de tendresse mais il était difficile de la trouver dans l'agencement inhumain des blocs de béton. J'avais les cheveux longs, et les arabes du quartier me traitaient de pédé quand je ne voulais pas acheter leur marchandise. J'aurais pu en désosser un ou deux, quatre ou cinq si mon meilleur ami Stéphane avait été là. C'était un fils de harki, dont les ancêtres avaient collé des mandales tellement violentes au FLN que l'état français avait songé à débaptiser son porte-avion pour eux, mais l'état français n'avait rien fait, et El Hachemi, le père, avait gagné sa retraite dans les mégisseries de Graulhet avant de s'occuper de sa femme malade. Et Stéphane n'était pas là et je baissais les yeux. Je voulais protéger Cindy. C'est bizarre, mais quand on quitte l'adolescence, on ne peut plus vendre sa peau. On raisonne en termes de futur et de générations, et on cherche à se préserver parce qu'il y aura peut-être, au-delà de l'horizon absurde de la vie moderne, une forme de bonheur, même si ce bonheur prend la forme d'un crédit sur vingt-cinq ans.


Voilà ce qui occupait mon esprit quand j'avais la vingtaine. Je savais que j'avais vieilli trop vite et que je gâchais mes chances. Je savais aussi, quoique confusément, que la dépression grignotait chaque parcelle de mon esprit, que je n'avais nulle arme ni recours, et que les prochaines années allaient ressembler à un voyage immobile, allongé sur les rails en attendant la locomotive. Ces souvenirs sont désagréables, et même le dernier des imbéciles souhaiterait s'en détourner, mais ce sont les miens, et je veux les regarder en face, à l'heure où le soleil descend doucement sur la façade fraîche de ma maison, à l'heure où les simples égrainent leurs noms dans le chant brouillon et solitaire des premiers grillons, à l'heure enfin où je m'aperçois que je ne suis rien, et que je ne serai rien demain pour aucun dieu.


L'oncle de Cindy m'avait donc offert un chien. En réalité, comme tous les beaufs alcooliques avec une moto des années 60 montée en side-car, il s'en était débarrassé. Il avait quand même pris soin de bâtir un argumentaire pour l'occasion. Noir était un bâtard de la SPA, il avait vécu avec un clodo et avait pris un sacré paquet de roustes, il avait fouillé les poubelles de Marseille pour bouffer, et à présent, il semblait légitime qu'il puisse couler des jours heureux auprès d'un bon maître, et il semblait d'autant plus légitime que ce maître, ce fut moi. Ce jour-là, je n'avais pas réfléchi. J'étais pris dans une profonde mélancolie. Cindy et moi, nous étions en train de déménager. J'avais terminé ma maîtrise de philosophie avec mention et aucun avenir ne m'attendait à Toulouse. Ma directrice de recherche avait exprimé des regrets rapides après ma démission avant de passer au candidat suivant. Je savais que tout cela était sincère mais que le système passait avant tout. Je savais aussi que je n'avais pas envie de passer les prochaines années à laver des assiettes dans l'arrière-boutique d'un restaurant douteux, et enfin, puisque toutes les leçons sont bonnes à prendre, je savais aussi que j'étais un foutu alcoolo qui souhaitait devenir écrivain. Du coup, j'avais adopté le chien avec le désir secret de voir cette vieille pute de tonton crever d'un abcès au cul.


Noir était une boule noire et nerveuse qui rongeait sa laisse dans un coin de l'appartement. Pendant que les copains marnaient à descendre le canapé sur quatre étages, je lui avais fait faire une promenade dans le parc devant l'immeuble, là où les bagnoles allaient cramer quelques semaines plus tard, à la faveur d'un de ces mouvements populaires et bon enfant dont la gauche a besoin pour justifier la nécessité du vivre-ensemble. Noir était avec moi, et il n'en menait pas large malgré les mètres carrés d'herbe moche et les friandises. Il réagissait comme moi et ça m'inquiétait. J'allais encore écoper d'un compagnon de route qui était ma copie carbone, et dont je ne pourrais rien faire côté éducatif. Pourtant, ça me coûte de le dire parce que ça va faire de moi une pédale, mais j'avais un amour infini pour Noir, et ce depuis la première minute. Quand je le voyais jeter ses yeux noirs abysse vers moi, quand je le voyais tendre tout son être pour tenter de plonger dans les profondeurs que j'habitais, quand je le voyais me donner ses coussinets pour que je les masse, et chaque fois qu'il déchirait avec ses crocs ce à quoi je tenais le plus, je l'aimais, je l'aimais parce qu'il puait, parce qu'il volait mes pantoufles pour dormir dessus, je l'aimais tellement que j'aurais foutu sa fourrure sur mes épaules pour me faire un manteau contre la nuit. Mais les belles histoires, contrairement à la nuit, ne durent pas.


Avec Cindy et Noir, nous nous étions installés dans un pigeonnier restauré du Tarn-et-Garonne. C'était un pis aller. Je pensais, avec toute l'extravagance des imbéciles, devenir un écrivain en vue. En attendant, je bossais chez Pizzastuce. Un boulot dur, qui se terminait invariablement par un lancer de pâte « fine et moelleuse » sur la caméra que le patron avait placée au-dessus du comptoir pour nous dissuader de sortir du pinard en douce. Les mecs qui bossaient avec moi étaient des barjes finis. Rodéos en mobylette de livraison, services bourrés, canulars téléphoniques, on avait à peu près tout fait. Un soir, j'avais ramassé une telle gamelle en scooter que la pizza du client était restée collée au couvercle de la boîte en plastique à l'arrière du véhicule. Mon collègue John était venu me ramasser dans le rond-point devant le restaurant, il avait remis les morceaux de jambon et de mozzarella dans le carton, et il avait livré le truc tel quel. On n'avait pas eu de pourboire.


John, je préfère le dire tout de suite, était un sacré enculé. On avait sympathisé parce que tous les trimards de la terre n'ont pas d'autre solution que de boire des bières ensemble après l'usine. J'avais rencontré sa femme et sa fille un jour d'été, avec Cindy. John avait préparé des fajitas sur la terrasse bizarre de leur appartement au dessus du parc, une sorte d'espace dallé en triangle dont on ne comprenait pas la fonction ni l'aspect loisible, lequel avait servi à les appâter sur l'annonce immobilière. John avait mis les galettes de maïs entre des feuilles d'aluminium, et le tout dans un sac plastique bleu, et il les aplatissait avec le pied en me parlant de retourner au Mexique. « La France, c'est quand même un sacré pays de maricones, quinze jours que j'attends le nouveau titre de séjour. Là-bas, je serais déjà journaliste, puto. » On avait mangé et bu quelques verres, et on s'était dit qu'on irait se coller une mine épouvantable à la fin de la semaine. De fait, il était venu bouffer à l'appartement et nous nous étions mis en route pour le Miaou, un bar qu'on disait « bar à putes », même si personne n'avait vu une pute à Montauban depuis que la mairie était de droite. Le Miaou était un endroit paroxystique où on pouvait écouter du Gilbert Montagné en perdant la vue à cause de l'alcool. De vingt heures à une heure du matin, tout se passait à l'étage. Le patron, un ancien pro de l'équipe de rugby locale, tenait le truc du haut de ses deux mètres et ses cent vingt kilos. Même John, beau bébé mexicain qui faisait plier le cadre des mobylettes de livraison, passait pour un nain à côté de sa seigneurie le Russe – le seul nom que j'aie jamais connu pour le tenancier.


Au Miaou, on s'installait s'il y avait une table libre, autrement on prenait son verre de pisse et on jouait des coudes avec Brigitte de la compta et Ahmed du restoroute en attendant d'être assez bourré pour que ces gens deviennent vos amis. Il y a avait là comme un esprit français pré-loi Evin, un truc rassembleur que je n'avais connu qu'avec le Motoclub Rabastinois, où mon père me traînait alors que j'étais un apprenti pianiste sensible qui avait peur des motos et des paysans qui les conduisaient. Le Motoclub, c'était un peu De Gaulle qui se collait une grosse gueule de bois avant d'enfourcher une Peugeot Portal TXP Enduro pour lâcher des traces de pneu sur la gueule des Allemands, un truc sale et fin de règne qui supposait des cubis de vin de la cave du village, des baguettes de pain de chez Bouyssou, et des machins délicieux faits à partir de porcs qu'on égorgeait sous les vivats des copains dans la cour de la ferme du vice-président du club. Le Miaou, c'était un peu pareil, avec moins de charcuterie et plus de rouge.


A une heure du matin, le Russe ouvrait une trappe derrière le bar, et on descendait vers le saint des saints, la discothèque, autrement dit le dernier cercle de l'enfer, où des épaves informaticiennes en polo blanc essayaient de serrer les gamines que les parents avaient eu le malheur de laisser sortir. J'ai fait deux séjours dans cet antre de Satan, et dans les deux cas je n'en conserve que des souvenirs qui ressemblent aux boules de l'Euromillion quand elles gigotent dans le bac en plastique sous l’œil de l'huissier de justice : irréalité, démence, hasard. La première fois, c'était donc avec John. Nous avions passé la première partie de la soirée à l'étage. Il reste quelque part, dans un disque dur, une image de moi qu'il a prise avec un appareil hors de prix pour un immigré, ma sale gueule en train de regarder par la vitre du Miaou avec un air détaché, sous les lumières orange et vertes, comme si l'agitation du monde m'indifférait - alors qu'il n'y a personne autour de moi et que le patron essuie ses verres.


On pourrait penser que j'ai posé pour tenter de faire peser sur mes épaules la solitude du mec qui a du vécu et qui est revenu de tout, mais à cette époque il n'en était rien. J'étais triste parce qu'on ne baisait toujours pas avec Cindy et que mes potes avaient l'air de vivre leur meilleure vie. J'étais triste parce que je savais que j'allais devoir payer les consommations. Sur la photo, un verre de Picon bière est posé devant moi, et on devine ma maigreur derrière une barbe de puceau. On devine surtout que John m'a traîné ici pour que je lui offre à boire et qu'il n'en a rien à foutre de savoir si j'aime ma femme et mon boulot, de savoir si j'ai des rêves – et, c'est pour dire, il ne me demande même pas si je tire mon coup quand j'ai besoin.


Ainsi, lors de cette première soirée au Miaou, je tentai de faire monter à la surface quelque chose qui ressemblerait à un visage, ou du moins à une forme de joie factice, mais tout mentait. La nuit dehors ressemblait à une gueule de chien qui va bouffer un môme, et j'ignorais encore que les médecins allaient me foutre un peu plus tard sous une telle dose de cachetons que j'allais avoir du mal à trouver ma bite dans mon pantalon. Tout cela était odieux et crépusculaire, ça me ressemblait mais ça ne ressemblait pas à mes rêves d'enfant, lesquels étaient des sortes de bonbons qui avaient glissé par un trou de ma poche et que je cherchais dans le noir à tâtons. J'étais déjà gravement malade du cerveau mais j'essayais d'opposer au monde une forme de bonhomie simple. J'essayais surtout de fermer les yeux sur ce que je pressentais être, au mieux un inadapté, au pire une crasse infâme qui allait finir sa vie à l'assistance sociale en insultant les infirmières.


La soirée s'était terminée au Miaou. John a sorti un billet de cinq euros de sa poche et me l'a tendu. « Je suis désolé, maricón, c'est tout ce que j'ai. » J'ai ouvert la porte en fer de la discothèque et je me suis avancé dans la rue pour rentrer à la maison. J'étais vaguement bourré, pas assez pour partir dans un sommeil sans cauchemars, mais trop pour offrir à Cindy les apparences de la normalité. Je n'avais aucun souvenir des heures précédentes mais je marchais sans tituber, ce qui était déjà pas mal, et la lumière sale des réverbères jetait autour de moi des lueurs d'apocalypse. Les papillons éphémères partaient se cogner contre les lampes. Demain, les voitures rouleraient dessus en traversant le Tarn et tout le monde s'en foutrait. J'aurais probablement dû faire comme ces phalènes, essayer de me coller à un soleil impossible à atteindre et fondre dans la chaleur envahissante à mesure que je me serais approché. Mais dans ma nuit, le seul soleil auprès duquel j'aurais pu me dissoudre, c'était celui de ma bière, de mon tabagisme violent, et d'un goût immodéré pour tout ce qui était au plus près de l'os et des portes de la mort. Je continuais à marcher quand John m'a rejoint en courant. Il a posé ses mains sur ses cuisses en haletant et il m'a dit : « Rends-moi les cinq euros, je voudrais picoler un peu avant de rentrer. » Quelques années plus tard, j'ai eu de ses nouvelles par son ex-femme. Il purgeait une peine au Mexique pour avoir étranglé une étudiante lors d'une partie fine. J'avais essayé de lire quelques articles en espagnol sur le sujet. L'un d'entre eux rapportait les propos de John en garde à vue. « Je l'ai secouée parce qu'elle aimait le sexe hard. » Fin de l'histoire.


Noir s'était enfui du pigeonnier. Avec Cindy, nous avions eu beaucoup de mal à le garder au calme. J'avais fini par l'attacher pour pouvoir aller au travail et il avait bouffé la porte du garage, ce qui m'avait fait perdre la caution que nous avions versée. Ce n'était pas très grave, l'argent était de toute façon un problème récurrent. J'étais toujours à mi-temps chez Pizzastuce et je venais de trouver un petit boulot en librairie. Pour joindre les deux bouts, Cindy était caissière dans un supermarché. A la fin du mois, quand j'atteignais le fond du découvert autorisé, j'achetais un sac de dix kilos de patates en promotion et on faisait de la soupe tous les jours jusqu'à ce qu'un proche nous dépanne d'un billet de 20. Noir s'était donc enfui, mais de toute façon, je l'avais senti venir. La dernière fois que je l'avais promené dans le village, j'avais croisé le cantonnier qui nous avait toisés et m'avait dit : « C'est votre bête, ça ? Elle nous emmerde. Votre chien court après les tricycles des gosses et mord les pneus. On a eu l'autorisation pour l'abattre à vue, alors vous feriez bien de le tenir sous clé. »


Deux jours plus tard, Noir est revenu à la maison, efflanqué, avec une lueur dans l’œil qui ressemblait à ce que je voyais dans le miroir de la salle-de-bains les lendemains de cuite. J'ai passé un temps infini à peigner ses poils de griffon pour en extraire les épillets qui s'étaient logés là pendant la fugue. Et puis la vie a continué, avec sa mocheté ordinaire et ses kilos de patates. Cindy voulait reprendre des études. C'était louable, mais je sentais que j'allais devoir passer à la caisse. Ses parents n'envoyaient pas d'argent et je pourvoyais depuis trois ans à presque tout. La librairie a fini par me proposer un contrat à temps plein et nous avons eu la velléité de déménager vers la ville. De toute façon, la propriétaire de notre pigeonnier était une folle qui laissait pourrir les cadavres de ses boucs et de ses juments à quelques mètres de notre porte. J'ai appris plus tard par un ancien voisin qu'elle avait été internée et qu'elle ne ressortirait jamais.


Noir s'est enfui de nouveau. J'ai passé quelque temps à sonder les fossés du village et à faire des battues dans les bois, mais je ne l'ai pas retrouvé. Pour moi, il était mort d'une mort de cow-boy, en reniflant le cul d'une chienne qui était trop bien pour lui.


L'histoire avec Cindy était finie depuis longtemps. J'avais pris un appartement à deux pas de la librairie, une mansarde dans laquelle j'essayais de boucler un premier roman en buvant, histoire de cocher toutes les cases du cliché et du désespoir. Je me revois allongé sur mon clic-clac, dans le noir, une cigarette à la main, la fenêtre ouverte pour essayer d'avoir un peu de fraîcheur et de profiter des rumeurs de la ville. Clinging to a Scheme de Radio Dept tournait sur mon ordinateur et j'évoluais dans une sorte de tristesse cotonneuse. A l'automne, je regardais la place de la cathédrale en contrebas. Le spectacle des étudiants revenant de l'école dans la lumière rasante me fascinait. Je m'imaginais qu'ils avaient encore accès à une forme d'innocence. Moi je pilais des cachets de benzodiazépine dans des flasques de whisky et je vivais une dépression dont je me souviens encore comme d'une forme de bonheur, celle où vous avez l'impression de marcher toute la journée dans un jardin au crépuscule et de ramasser des fleurs qui se changent en crânes, et puis vous laissez filer tout ça vers le ciel avant de plonger à cause de la mixture.


J'ai fini par prendre un sérieux coup de pied au cul en tombant de nouveau amoureux. Caroline avait repris la librairie alternative de la ville, complémentaire et concurrente de celle pour laquelle je travaillais, et j'avais besoin de son sourire tous les jours pour retrouver le mien. Je passais à sa boutique dès que possible, sous des prétextes fallacieux, apporter un message de ma patronne ou laisser une affiche pour le concert de mon groupe de rock. Pour finir, nous sommes allés boire un verre et ne nous sommes plus quittés. J'accrochais un mot à la porte d'entrée de mon immeuble quand j'avais envie de prendre le petit déjeuner avec elle. Il y avait simplement écrit « Velvet Breakfast », ce qui signifiait qu'on pouvait prendre un café en écoutant le Velvet Underground. Mais je n'étais pas pour autant tiré d'affaire. D'une part parce que je ne pouvais pas continuer à travailler pour une librairie différente de la sienne – de façon éthique, c'était impossible pour moi -, d'autre part parce que son magasin générait peu de profits et que la question du fric allait se poser à nouveau. Avec Caroline, nous sommes allés un soir au Miaou, et j'ai perdu la mémoire pour la deuxième fois là-bas. Je me souviens de la trappe qui s'ouvre et de nous en train de descendre vers la discothèque, et après c'est le trou noir. Le lendemain, quand nous avons retrouvé ses chaussures à talons sur la gazinière et une paire de lunettes pulvérisées, nous nous sommes demandé si nous n'avions pas été drogués, mais nous ne présentions pas de trace d'agression et nos cartes bleues étaient à leur place. En ce qui me concerne, j'avais déjà vécu des situations tellement bizarres et tellement d'amnésies que je ne me suis pas trop ému.


J'ai plaqué mon boulot pour un autre – un truc culturel en collectivité territoriale où mon plus gros travail était de faire croire que je travaillais. Je regardais des vidéos d'accidents de voiture en Russie au bureau et j'achetais des bières fortes à la sortie, histoire de tenir face aux ténèbres qui étaient toujours là malgré le bonheur amoureux. Je picolais encore plus dur qu'avant. La plupart du temps, je n'avais pas fini de poser les courses dans le coffre de la Clio qu'une 8,6 était ouverte dans ma pogne. J'en buvais la moitié d'une traite et posais la canette entre le siège et le frein à main, là où j'étais sûr qu'elle ne se renverserait pas, et je roulais vers la maison à fond en écoutant des vieilles cassettes des Cure et des Foo Fighters. Caroline travaillait tard et essayait de donner le meilleur d'elle-même à la librairie mais le pognon ne rentrait pas et je n'avais rien d'autre à faire que vider des canettes une fois nos animaux nourris.


Parce que, oui, Noir était revenu. Caroline m'avait branché sur la page que la SPA de la ville avait ouverte sur les réseaux sociaux et j'y faisais un tour au bureau, histoire de changer des soviétiques ivres en train d'encastrer des Lada dans des parapets recouverts de glace. Et puis, un soir, alors que nous allions fermer et que j'allais reprendre ma routine de picole et de haine de soi, son visage est apparu sur l'écran. Noir avait vieilli. Sa barbichette s'était teintée de blanc mais ce putain de chien avait toujours ses yeux pleins de folie et de lubricité. J'ai cru que mon palpitant allait s'arrêter, alors j'ai pris une clope, mon téléphone, et nous avons convenu avec Caroline de partir pour le chenil le lendemain. Tout ça ne tombait pas très bien, un ami écrivain devait dédicacer au magasin ce jour-là, mais il fallait que j'en aie le cœur net. A cette époque, j'essayais d'écrire une nouvelle que je pensais novatrice, Cinquante histoires de putes et de détectives, un truc qui devait se dérouler sur des années avec des histoires enchâssées les unes aux autres, et où à la fin tout le monde faisait une overdose en regardant le soleil. Je n'avais pas envie de gâcher les montées d'adrénaline que cela supposait, ni les verres de jaune que je me servais et qui auraient fait passer la mayonnaise Benedicta pour de l'eau de source, mais c'était peut-être mon clébard, et il fallait que j'y aille.


Nous avons débarqué avec la Clio au refuge et une vieille nous a amenés vers les cages. Quand j'ai vu cette pauvre pute de carne dans son enclos, j'ai failli perdre les eaux. Noir – ou son sosie – a eu un mouvement immédiat vers Caroline et m'a complètement ignoré. De toute évidence, si c'était lui, il n'avait aucun souvenir de moi. La vieille, qui voulait le refourguer parce que la place et les moyens manquaient, m'a glissé une phrase du genre « Vous inquiétez pas, c'est normal. Passés un certain nombre de mois d'errance, ils ne reconnaissent plus leur maître. » J'avais un gros doute mais j'ai adopté le chien parce que si ce n'était pas le mien, il en était tellement proche que je ne pouvais décemment pas le laisser dans sa fange.


Les emmerdes ont commencé à ce moment-là. Nous avions bénéficié du programme « 30 millions d'amis » qui prenait en charge les frais de vétérinaire jusqu'à une certaine somme. Un truc cool quand il faut faire le traitement anti-puces mais qui ne sert plus à grand chose quand la bête est en fin de vie et connaît des bugs tellement virulents qu'il faut l'attraper par les côtes pour lui faire retrouver le chemin du crottoir. Nous avions déménagé. Notre nouvelle maison était aux Noirs-Manteaux, à la campagne. Nous avions du terrain et un espace clôturé pour que Noir puisse frotter sa truffe aux buissons d'aubépine sans risquer de se faire embarquer par la fourrière ou par ces mecs des légendes urbaines qui font des tests dans les labos. Mais Noir déconnait de plus en plus et ne maîtrisait plus ses sphincters. Le véto nous avait demandé de lui mettre des couches et on avait vachement hésité devant le rayon bébé avant de trouver la taille qui nous semblait la plus adaptée. Désormais, il faisait des boucles dans le jardin ou la maison et il laissait des traces de sang sur le mur des chiottes quand sa gueule finissait par se râper et se râper à nouveau après un nombre incalculable de tours sur lui-même.


Caroline avait dû partir à Mâcon en vue d'une assemblée générale avec son groupement de libraires, un raout auquel j'avais déjà participé pour constater avec bonheur qu'on y buvait trop. Elle était partie avec son associée et j'étais seul à la maison avec un gros paquet de merde sur les épaules, non pas la maladie de Noir, dont je parvenais à m'occuper à coups de cachets et de câlins, mais ma propre maladie. Je grossissais à cause de la combinaison de neuroleptiques et de bières de mauvaise qualité, et je n'étais pas tout à fait sûr qu'il y eût encore un pilote à la barre pour faire passer le vaisseau entre les météorites. J'avais assuré que je me comporterais bien pendant son absence. Le soir-même, j'étais au bistrot du village.


J'avais garé la Clio devant le bar et je fumais des cigarettes roulées pour oublier mon angoisse à l'idée de me retrouver au milieu d'un sacré paquet de pochtrons. Je tremblais en faisant jouer le bouton de volume de la radio. Je voulais un pastis, je savais que j'en avais besoin et j'aurais vendu ma mère pour posséder une bouteille à boire dans mon lit avant de m'endormir, au lieu d'avoir à présenter ce masque habituel de gentillesse et de contention, ce masque des mecs qui ont besoin de leur dose et qui doivent frayer avec la plèbe pendant un certain temps avant de s'écrouler et de tout oublier. J'adorais le village des Noirs-Manteaux mais à travers la vitre de la voiture, il me semblait sinistre. Une espèce de nuit d'été lugubre enserrait la placette et la seule lueur, c'était celle qui venait du bar. A force d'hésitations, et sûrement à cause de la demi-bouteille de vodka que j'avais bue à la maison, je me suis tout d'un coup senti papillon, j'ai posé un pied en dehors de la Clio et je me suis dirigé vers les tables que Paco sortait l'été pour accueillir davantage de clients.


J'ai avancé dans le blanc stroboscopique de l'entrée du bar et j'ai commencé avec un Picon bière tout en achetant un paquet de Chesterfield. Caroline me manquait. Au fond de toutes mes exagérations et de tous mes internements, elle avait été là pour m'apporter des clopes et des caleçons propres, et je savais que j'allais faire de la merde et me retrouver le cul à l'air dans un fossé au lieu de la serrer dans mes bras en lui assurant que tout allait bien se passer. Si j'avais pu contenir cette pulsion, je l'aurais fait, mais rien ne pouvait faire taire le grondement de volcan que je sentais monter en moi, rien ne pouvait faire taire ces éons de souffrance, ces bafouilles devant les psychiatres et ce sentiment d'être une erreur monumentale, un machin qui avait loupé quand le poisson était sorti de l'eau et avait tenté de marcher sur la terre ferme. Je n'y pouvais rien, tous les toubibs que j'avais croisés avaient hésité sur le diagnostic mais au cas où, ils m'avaient fait gober un paquet de pilules et avaient cherché à se débarrasser de moi pour qu'un confrère moins bien loti put faire ses gammes. Elle était là la vérité, dans mon ombre démesurée qui rongeait la façade de la maison à côté du bar, qui était en vente depuis des années et dont personne ne voulait, comme si les fantômes de tous les poivrots s'étaient glissés sous les tapisseries en chantant des mélodies bizarres, des chants qui dénonçaient leurs vies de misère et confisquaient mon propre bonheur.


Une voix forte et désagréable s'est faite entendre. J'étais en train de vider mon paquet de clopes, ça venait de ma droite, et ça me donnait envie de jeter mon troisième verre au milieu de la table en serrant les poings.

« Gamin, prends ce putain de siège. C'est ma tournée. »

La vieille avait un visage de pute du moyen-âge, des furoncles et un accent que même les gens du cru auraient qualifié d'épais. Elle portait des habits qu'elle avait vraisemblablement cousus elle-même et elle se se faisait lécher la poire par un jeune gourgandin aux cheveux longs qui soulevait le bob de la vieille pour baiser ses cheveux. Cela me dégoûtait tellement que j'avais l'impression de lire les œuvres complètes de Freud, non traduites, et en accéléré. Mais je ne me suis pas démonté et j'ai demandé ce qu'on buvait à la tablée. De la bière et du pastis, très bien. Je me suis assis avec eux et je n'ai pas tardé à sentir le parfum de la misère version Tarn-et-Garonne, celle où on a les deux pieds dans l'auge à cochons et où on va tirer des rails avec les saisonniers qui marchent le long de la route entre La Blanche et les Noirs-Manteaux, avec leurs sacs Aldi de pouilleux qui contiennent certainement des choses hideuses. Je voulais que ces gens meurent et j'aurais été prêt à sortir mon Laguiole pour leur ouvrir le ventre, mais ils étaient là et ils me tendaient des bières.


J'ai bu – et bu – et bu. A un moment donné, un joint a tourné autour de la table et j'ai pris de telles taffes dessus que Bob Marley serait passé pour un phtisique en sanatorium en comparaison. J'avais mal au fond de mon ventre, ça n'avait rien de physique, je savais que c'était mental, que tout était mental, mais j'avais cette putain de douleur dans l'abdomen et je voulais hurler. La vieille et ses gitons ne se sont pas offusqué de mon mal-être. Ils ont commandé une nouvelle tournée et ont plaisanté sur mes cheveux qui viraient au gris. La vieille se faisait palper par le mec à la nuque longue, et pendant qu'il glissait deux doigts dans sa culotte, un type a ouvert la bouche.

« Putain, ce serait cool d'aller au festival moto, à La Blanche. »

Je n'ai rien calculé et je suis monté dans un break noir qui passait par là, avec la vieille, le mec aux cheveux longs et le conducteur, un homme entre deux âges qui avait l'air d'avoir un sacré historique avec la brigade des stupéfiants. Je ne savais pas où j'allais et la nuit était tellement opaque que je ne pouvais même pas reconnaître les maisons le long de la route. Nous passions devant des panneaux de lieux-dits qui auraient dû m'évoquer des choses et j'essayais de gérer la montée de drogue. Pendant que je digérais, mon téléphone a sonné.


" Mon amour, c'est Caroline. Comment ça va ?

- J'en sais rien. Je suis dans une voiture avec des gens. 

- Dans une voiture ? Putain, qu'est que tu es en train de bricoler ? 

- J'ai bu des bières et je suis détendu, là. On va voir un truc sur La Blanche. Je crois qu'il y a un orchestre et des mottes de paille pour sauter dessus. Mais tu sais, ces mecs sont réglo, ils vont me ramener à la maison après. 

- Rentre à la maison immédiatement. Je suis loin et tu me fais flipper."

J'ai voulu répondre mais le téléphone s'est foutu en rade et le camé au volant appuyait sur le champignon. J'ai commencé à baliser et j'ai dégluti, pendant que la voiture se garait :

 " Les mecs, vous pouvez me ramener au village ? 

- Tu déconnes, on vient d'arriver. Va te prendre une bière et profite du spectacle. "


Le spectacle, c'était un immense champ entouré de bagnoles au milieu duquel se tenait une scène de concert immense. On sentait que les gars qui avaient organisé ça avaient des vues précises pour le futur, genre le Stade de France ou Reading. Une guitoune à bière avait été installée dans un coin et les marauds s'y agglutinaient comme les tiques sur un chien. Tout le monde était bourré et se roulait par terre en hurlant de démence. Quelques pères de famille portaient leurs mômes sur leurs épaules en regardant le live. Les femmes étaient extravagantes dans leurs robes à frou-frou et elles envoyaient du twist, un genou quasiment plié vers le sol. Certaines buvaient comme des hommes et collaient des calottes à leurs maris en leur intimant de s'occuper de leurs affaires. Un groupe de tantouzes en collants noirs, grimé comme une bagnole en transition depuis l'Ukraine, enchaînait les reprises de Kiss. L'exécution était parfaite et les morceaux ressemblaient à ceux du CD. Mais il manquait une forme d'émotion. Ces travestis stupides reprenaient les morceaux tels quel, sans y apporter une touche de sauvagerie ou de personnalité qui aurait permis au show de transcender l'espace-temps. Pour autant, les gens étaient contents et les motards tapaient des roues arrière en faisant vrombir le moteur de leur cercueil ambulant. Quelques flics essayaient de gérer le truc et avaient rapidement compris qu'il valait mieux s'approcher de la tireuse et prendre la meilleure baise de leur vie.


Je réfléchissais en regardant le concert. Les rednecks aimaient Kiss, mais qui aimait les rednecks ? Et de la même façon, j'aimais le punk, mais qui m'aimait moi ? Le visage de Caroline est apparu dans mon esprit et s'est mis à flotter dans la maison délabrée de ma conscience. Les rares choses que je pouvais construire, c'était avec elle. Elle était loin du domicile mais elle s'inquiétait alors que j'enfilais les verres en regardant mon propre pandémonium se traduire en pandémonium général. D'une façon certaine, toute la flamboyance de l'instant était due à la consomption de mon esprit, qui avait tourné à plein régime pendant des années sans aucun garde-fou et qui tirait des salves d'adieu sous les étoiles maintenant que mon corps était trop fatigué et menaçait d'entrer dans la terre. J'ai gerbé un bon coup et je me suis approché de la tente des secouristes. Un quarantenaire barbu et ventripotent a pris ma tension et je lui ai expliqué que j'étais venu avec des gens qui s'étaient évanouis dans la nature. J'avais besoin de me faire ramener aux Noirs-Manteaux, si par extraordinaire une ambulance s'y arrêtait.


« Il n'y aura aucune ambulance. Vous avez bu, assumez vos conneries. »

Alors je suis parti à pied dans la nuit.


Cette marche a été une des plus longues de ma vie. J'avais randonné quelques fois avec une de mes sœurs, mais ça n'avait rien à voir. J'étais sur une colline au-dessus de La Blanche, et tout était tellement noir aux alentours que j'avais l'impression de faire une balade dans mon propre cul. Par chance, je voyais les lumières du village à quelques kilomètres. Cela m'aidait à garder les pieds sur le bitume et à avancer. Des secousses liées à l'alcool agitaient par instant mes membres. Quelque part au milieu de la campagne, je me suis mis en quête d'une grange pour dormir parce que je ne pouvais plus tenir debout. Mes pieds me faisaient mal et j'en portais tellement lourd sur le cœur qu'il m'était impossible de garder les yeux ouverts. J'ai essayé sans succès de forcer la porte d'une remise près d'une habitation bourgeoise. Et puis l'arrosage d'un champ de maïs m'en a foutu une bonne giclée sur la gueule et j'ai décidé de continuer. Je suis tombé plusieurs fois, et sur certaines portions du chemin, j'ai rampé avant de me relever fissa parce qu'une bagnole arrivait. Les phares blanc viol éclairaient brièvement le talus et je dressais mon pouce, mais personne ne s'arrêtait. Ce cirque a continué pendant des heures. Parfois, je roulais sur l'herbe pour regarder les étoiles avant de me remettre à marcher, et je ricanais bêtement en faisant des doigts d'honneur aux bêtes que les fermiers n'avaient pas rentrées à l'étable.


Au bout de tout ça, alors que quelques lueurs commençaient à percer l'horizon et que le ciel prenait sur ses bords cette teinte blé fané qu'on ne voit que dans la région, j'ai aperçu le poteau indicateur de ma rue. J'ai fait la dernière centaine de mètres jusqu'à la maison en galopant. J'étais très excité. On y était, j'avais vaincu la nuit et j'allais pouvoir reprendre une existence normale, pour peu que les astres conservent un alignement adéquat. C'était juré, j'allais tout faire pour rentrer dans les cases et avoir un travail convenable - et peut-être aussi que j'aurais un de ces monospaces familiaux qui me permettrait de montrer combien j'étais intégré à la société.


J'ai poussé le portillon en bois et je suis rentré dans la cour en contrôlant mes poches. J'avais les clés de la maison, un reste de tabac et un peu de liquide. Et j'allais dormir. Pourtant, quelque chose clochait. Je le sentais dans l'air, c'était une sorte d'impression flottante qui n'a pas de nom. J'ai lancé le mot « Noir » dans l'atmosphère. Ce n'était pas un hurlement, c'était juste un appel ferme, comme quand on sert les croquettes. Rien. Je me suis mis à chercher une cigarette dans mes poches en avançant dans le jardin. Au milieu de la pelouse brûlée par l'été, je l'ai vu. Il était mort. Un filet de sang pissait de sa narine et son corps était étendu de tout son long, comme quand il dormait après avoir mangé. Je l'ai approché en bredouillant des phrases qui se perdaient dans les derniers soubresauts de la nuit et j'ai plongé mes mains pleines de merde et de bière dans son pelage. Pas de respiration, et un début de rigidité cadavérique qui ne mentait pas. Je suis rentré chercher un drap blanc et je l'ai enroulé dedans. Il était hors de question de le laisser se décomposer à grande vitesse dans le soleil épais qui n'allait pas tarder à apparaître. Je l'ai porté jusqu'à sa corbeille, au pied de l'escalier, j'ai embrassé le drap qui commençait à se mouiller des humeurs qui sortaient du corps et je l'ai laissé là avant d'aller cuver mon vin.


**


Voilà, tout est terminé et je lance des pelletées de terre sur le corps de mon ami. Je le fais sous un soleil de plomb, comme dans tous les clichés de western. J'ai envie de vomir parce que les vers et les mouches sont en train de bouffer sa truffe et j'ai envie de crier « Noir, viens voir papa, viens me faire un gros câlin, je vais gratter tes croûtes. » mais rien ne sort parce que je suis en pleine descente d'alcool et que je perçois toute la vacuité de ma propre vie. Je sais qu'on va aussi m'enterrer comme lui si j'ai de la chance et quelques proches sincères.


Il est dans le trou, il ressemble à une peluche, et je suis si nul en tant qu'être humain que je n'ai même pas l'idée de lui adresser une prière. Toute ma douleur était dans ce chien, toute la médiocrité de mon existence, c'était lui, et il n'a jamais eu l'idée d'en faire une devanture pour induire de faux rêves dans le cerveau des gosses, histoire de leur faire penser que le rock'n'roll, c'est cool. Je l'aimais parce qu'il m'aimait et il ne sera plus jamais là. Je jette une dernière poignée de terre sur sa joue et je referme sa tombe. Le ciel est lourd, il ressemble à un routier roumain qui donnerait des claques violentes sur les fesses d'une prostituée, et j'en ai vraiment plein le cul d'être moi, et l'horizon sous les nuages est pourtant nu comme après la pluie, quand les fougères vont se redresser pour capter les gouttes du ciel et tenter de trouver une raison de vivre. J'ouvre une bière, je roule un joint, et j'attends que Caroline rentre à la maison.


J'ai dormi et dessoûlé, et je peux donc délivrer un axiome dernier. Le monde est beau et cruel. On passe beaucoup de temps à se coiffer à la James Dean et à envoyer des baisers au miroir avec l'espoir secret que Dieu écartera les nuages, mais la plupart du temps, tout cela ne tient pas. Les femmes qui vous aiment malgré votre laideur sont des déesses, là où les putes se contentent d'écarter les cuisses. Les hommes se prennent pour des détectives, lesquels se prennent trop souvent pour des sortes de dieux, quitte à maltraiter les déesses et à leur imposer leur quête absurde de sens - comme si tout cela n'était qu'une répétition avant la grande mort. Je suis un individu stupide, qui n'a jamais suffisamment aimé Caroline alors qu'elle éponge mon front toutes les nuits, quand je me tords de douleur sur ma paillasse à cause de tous les mauvais rêves que la vie a implantés au fond de mon crâne. Elle est là, elle est belle et vibrante, et je suis un sac à merde qui se tient sur le bas-côté, cloîtré dans sa maladie mentale. Quand j'étais gosse, je voulais devenir détective. Je m'imaginais que ce serait formidable et très coloré, je m'imaginais aussi que je finirais par découvrir de la beauté derrière toute cette merde, mais il n'y a rien pour les rêveurs. Il y a au mieux une forme de vérité - à vous de voir si vous voulez vivre avec. Avec l'écriture, je n'ai fait que descendre à l'intérieur de moi, et ce qui j'y ai vu m'a semblé tellement sale et inhumain que je ne peux plus cohabiter avec, sous peine de m'exiler définitivement. Pour rester encore un peu sur terre, il va me falloir veiller le noyer sous lequel mon chien dort, faire un baisemain à la nuit en attendant nos retrouvailles définitives, et souffler sur la braise de mon cœur pour qu'il redémarre.


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Tracklisting :


The Misfits – Horror Business

Rival Schools – Travel by Telephone

The Radio Dept. - Never Follow Suit

Arab Strap – Act of War

Glasvegas – The World Is Yours

The Smashing Pumpkins – Muzzle

RZA – Samurai Showdown

The Velvet Underground – Heroin

The Everly Brothers – All I Have to Do Is Dream

The War On Drugs – Burning

GG Allin – When I Die

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