mercredi 21 octobre 2015

Aokigahara

nous suivrons les bandes
aux couleurs abstruses
le long de cheneaux boisés
et de marécages

un dieu ne voudrait pas 
de nos douleurs confuses
il ne marcherait pas devant
ni dans notre sillage

de parfums de buis frais
et puis de repentance
entends-tu l'écho nu
de nos pieds à la danse

sur les souches pétries
et le marc repassé
par chaque ancien insecte
à l'abdomen de sphaigne

dans l'automne est le vent
et la couleur qui saigne
a coulé sous la route
où nous jouions enfants

je reviendrai au lac
à travers la forêt 
émonder le ressac 
des années qui s'éfilent 

on prendra un saké
on prendra une pile
et puis on enfilera
nos masques de corde

j'ai voulu très longtemps
passer sur l'autre rive
on n'y entendrait rien
que le bruit du jusant

la succion délicate
et la douleur tactile
des sables aspirés
dans le doux baillement

il est temps enfilons
nos colliers cordes brunes
voyons si dans le ciel 
se dessine un héron

une barque un centaure
ou un chapeau à plume
voyons si on peut enfin
toucher le volcan

voyons

jeudi 21 mai 2015

Une année vacante



Cela fait maintenant un an, quasiment jour pour jour, que je n'écris plus. Bien sûr, il y a eu un ou deux poèmes à droite à gauche, mais rien de bien probant. Quelque chose s'est absenté de moi. J'ai failli fermer ce blog bien des fois entre temps, mais j'ai toujours fini par me dire qu'il était juste de le laisser ouvert pour ceux qui l'ont lu, soutenu et accompagné depuis sa création. Et après tout, j'ai le plaisir (très privatif et pervers) de constater que mes textes sont encore parcourus. Certains de mes lecteurs proches savent que cette date anniversaire correspond peu ou prou à mon entrée en établissement psychiatrique - j'y ai passé deux mois et j'en suis ressorti vers juillet 2014 avec un traitement bon à allonger un cheval de trait. 

Il faudrait, au fond de mon être, que je puisse me souvenir de ce mois de juillet, de ce retour au quotidien et à la vie ; mais je ne peux convoquer en moi qu'un ensemble vague de terreur et de réconfort simultanés - parce que j'avais quitté la tiédeur foetale de l'hôpital pour mon chez-moi, où m'attendaient tout à la fois un monde de repos et d'obligations forcés.

Durant l'année qui vient de s'écouler, j'ai gaspillé mon peu de conscience en rêveries anxieuses, dans une camisole chimique haut de gamme. Cette pharmacopée de l'impossible m'a même valu un sévère contrôle de flics sur la route (le chien renifleur ne me lâchait pas, et je n'avais pas sur moi l'ordonnance qui put justifier que je me baladasse avec un tel nombre de psychotropes dans la poche intérieure de mon sac). Bref, autant le dire, ça a été une année foutue, bien foutue, niquée de fond en comble. Les choses de la vie qui ne sont vécues qu'à travers le prisme d'une conscience bâclée, parcellaire, inapte à se saisir elle-même, ces choses-là en viennent à perdre toute leur saveur et au-delà, leur pertinence - leur devoir-être, dirais-je. Peut-on recevoir et donner de l'amour quand le coeur ne bat que de façon physique ?

Dans son discours devant la promotion 2005 de Kenyon College, David Foster Wallace rappellait que "dans mes expériences immédiates, tout concourt à ma croyance profonde que je suis le centre de l'univers, l'être vivant le plus réel, le plus vif, le plus important". Imaginez cette posture, cette "programmation par défaut", étendue à un individu dont l'imaginaire, tracassé et honteux, ne fonctionne plus que par à coups. Autant le dire, j'ai passé cette année sur la marge inférieure de la mort. 

Pour autant, je ne souhaite pas que ce billet soit interprété comme une doléance à l'adresse de Dieu ou du lecteur. J'ai un formidable projet devant moi qui s'appelle Cinéma 44, et dont la rédaction va certainement me demander des mois. Ce projet néantise par avance toutes mes pulsions de mort. Mais il faudrait que je me remette à fonctionner, à regagner de la conscience. Et je ne sais pas comment le faire. Je ne sais pas comment est l'eau autour de moi, je ne sais plus comment nager. J'espère que cette passe difficile connaîtra une issue. Je profite de ce billet pour présenter mes excuses à toutes les personnes touchées par ma maladie. J'ai été extrêmement nihiliste durant les phases aigües de délire, tant et si bien qu'il ne reste autour de moi qu'une garde farouche d'amis peu nombreux, dont l'amour me dépasse et me dépassera toujours. Le reste, au rang duquel se tient ce "passé" qui me lie, je l'ai envoyé dinguer par-dessus bord. 

Le verbe est une maladie de la lumière n'a jamais eu pour vocation d'être un blog démonstratif, comme j'en lis ici et là, un blog qui convie le lecteur à adhérer à une certaine vision de la littérature ou de l'écrivain ; pourtant aujourd'hui je me retrouve à faire la démonstration de mon incapacité à écrire, et à hypothéquer l'ensemble de ce que j'ai écrit sur l'autel d'une vision - celle que j'essaie de vous soumettre, et qui rassemble les pans d'une cosmogonie pénible : comment faire quand on n'a jamais su faire autre chose qu'écrire, et que cette chose se dérobe à vous ?




vendredi 13 mars 2015

Colisée



quand je suis
au plus près 
de mes rêves

quand je sais
que je vais
mourir

je prends
un train
pour Almérie

ou l'Amérique
ou le
Guadalquivir

chaque pas
m'obscurcit
davantage

quand je suis
au plus près
de mes rêves

et me porte
à la nuit 
en-dessous
de mon ventre

quand je suis 
au plus près
de mes rêves

quand je sais
que je vais
mourir

des chiens et
des antiennes
résonnent

c'est à qui
criera
le dernier

j'étais 
devant une bête
torve

avec un écu
à mes pieds

au plus près
de l'os
et de la morve
et de l'osier

quand je suis
au plus près
de mes rêves

je ne suis 
pas près de revenir

la nuit s'assourdit
et puis c'est bien tout
j'emprunte

un deal 
et la rocade
sortie nord
zone commerciale

quand je suis
au plus près 
de mes rêves