dimanche 30 mars 2014

Trouver en soi une tombe



On y était. Depuis plusieurs jours, je perdais complètement les pédales. Et, dans le même mouvement, ma vision du monde s'était éclaircie à une vitesse ahurissante. Tout allait trop vite. J'enchaînais les bousilles avec un grand B, j'aimais tout, je rejetais les autres en bloc, et mon corps partait en sucette. J'éprouvais à nouveau l'impatience de tout expérimenter sans laisser à mon salaud de cerveau le temps de couver sous une pierre pour digérer et se régénérer. 

Nous avions pris la bagnole, ma femme et moi, afin de faire une bonne vieille fiesta à Albi. Et la fête avait été suprême. J'avais tiré un peu d'amphétamine dans les chiottes du bar, nous avions dansé comme des possédés, et les pichets avaient défilé avec une cadence de M-16 en pleine jungle vietnamienne. 

Mais il me manquait quelque chose. Depuis de trop longues années, j'ignorais ce qui me faisait souffrir en me disant, "hé, connard, tu vas pas faire ta tapette." Quand on aime à la fois Roy Orbison et Municipal Waste, on a ce genre de phrases bizarres qui montent à la conscience de temps à autre. Il faut arriver à s'en défaire, mais ce n'est évident pour personne. 

Le dimanche 30 mars, après toute cette bousille cosmique, je demandai à ma femme à aller au cimetière de Marssac. Mon grand-père maternel y était enterré et il m'avait été impossible de visiter sa tombe depuis les funérailles en 1999. A l'époque, je me sentais vide comme un sac postal après la distribution. Tout un tas de gens que je ne connaissais pas avait slamé sur le cercueil en disant : "Putain, t'étais trop un beau gosse, tu vas nous manquer à mort." Dans ma famille de sang-mêlés, la douleur ne connaît étrangement pas de nuances. 

Après avoir garé la Clio, nous tournâmes de très longues minutes dans le cimetière. Je commençais à douter d'avoir réellement hanté cet endroit en 1999, sous un cagnard monstrueux, pour enterrer une personne avec qui j'avais partagé quelque chose d'aussi mince que quelques balades en forêt et deux-trois sessions de Questions pour un Champion sur sa téloche. Et puis, au bout d'un très long moment, je finis par retrouver sa tombe. Un machin très moche, sans ornement particulier, sans distinction, sans gueule, sans mémoire. J'appelai ma femme, et nous passâmes un temps à essayer de retrouver, dans mes souvenirs, qui étaient les personnes avec qui il partageait le caveau. Même maintenant, je ne pourrais pas dire avec précision qui sont - qui étaient - ces personnes. Y a du taf. 

Je dégainai ma guitare. Mon super frangin devant l'éternel, Stéphane, avait posé des cordes neuves, et j'avais tapé en grand la porte du cimetière au moment d'entrer. Il me fallait donc ré-accorder l'engin. J'allumai les deux cigarettes que j'avais roulées dans la voiture avant d'en poser une sur la tombe. Je calai l'autre entre mes dents, côté gauche de la mâchoire, comme à mon habitude. Il me fallut ré-allumer les deux clopes de nombreuses fois. Le vent nous entourait, et sans se déchaîner comme la veille (notre jardin montalbanais venait d'être dévasté), il jouait avec une telle sournoiserie entre les pierres qu'il me fallait lutter. Reprendre les mêmes gants. Boxer à nouveau. 

Je ne savais pas vraiment avant d'entrer ce qu'il me fallait jouer comme morceau. Mon grand-père avait tellement aimé l'ailleurs et avait si peu pu le vivre qu'il était devenu garde-barrière. Sa maison est toujours intacte, près de la voie ferrée. Le jardin en triangle, le garage en tôle, le crépi que la SNCF n'a jamais refait. Il lui fallait une chanson qui dise "tu vas sauter dans un bus et tu vas voir tout ça, et ça, et ça". Tu vas sauter dans l'infini. Il n'y aura que des arrêts différents. Que des nouveaux paysages. Il n'y aura aucune putain de barrière et t'auras pas besoin de ticket, ou de ta carte de membre de l'équipe. On ne te demandera plus rien. Le monde sera tout entier à toi, et dans le même temps il te foutra une paix monumentale. 

Je choisis True Dreams of Wichita, de Soul Coughing. To cough désigne l'acte de tousser en anglais. Je crois que j'aime cette langue parce que parfois j'entends de façon très fine ce qu'elle convie, comme quand on est gosse et qu'on pige immédiatement que les copains nous appellent en soufflant sur une herbe à vaches entre leurs petites mains. Mon grand-père et moi avions occupé, à des dates différentes, la même chambre au service pneumologie de l’hôpital d'Albi. Nous avions toussé tout ce que la vie pouvait nous faire tousser, ou pas loin. Et Soul Coughing, du reste, c'était le groove absolu.

J’exécutai le morceau comme une merde, avec des sanglots, des pains de la taille du Texas, et aussi une putain de rage qui me faisait serrer les dents suite à la descente d'amphets. Quand je sortis du cimetière, je pleurais comme un damné, mais c'était terminé.

J'écris avec de la morve qui me pend au nez, une clope dans la main et un verre de rouge dans l'autre. J'écris avec juste ma gueule, ma gueule cassée de gros perdant qui ramasse les trains en pleine poire les uns après les autres. Mais j'écris, et peut-être qu'avec cela le monde me foutra une paix monumentale à moi aussi.

Il me reste une tombe à retrouver. Probablement du côté de New-York. Fuck the world, I'm gonna do it. 


In memoriam,

Robert Bazy (1927 - 1999)



Photographie : © Caroline Berthelot

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire