mercredi 26 mars 2014

Le Tarn sans Capote




Live Report Hyponcondriax/Rebel Assholes/Billy Hornet/Dirty Fonzy 22/03/2014



C'est une véritable scie, dans le journalisme, que de partir d'un sujet en apparence trivial et éloigné pour se resserrer progressivement vers ce qui nous occupe. Il faut pourtant reconnaître à ce procédé quelques mérites, le premier d'entre eux étant de nous donner l'impulsion qui fait souvent défaut au moment de commencer un article, impulsion d'autant plus dure à se déclencher que le sujet nous est proche.

Il y a quelques mois, lors des dernières fêtes de Noël, je me trouvais à Saurs (Tarn), pataugeant dans la boue avec mes chaussures italiennes. C'était tout à fait typique : j'avais voulu me faire élégant sans songer que le climat était merdique. Voyant mes délicates chaussures souillées, je me mis à gesticuler de manière efféminée en imitant Truman Capote, ce qui eut le mérite de nous faire rire, Cole et moi, mais aussi de nous rappeler la prestation de Philip Seymour Hoffman dans un biopic sur l'auteur. Quelques mois plus tard, Philip Seymour Hoffman était mort, et je me sentais davantage seul dans ce monde.

Quand je parle de solitude, je parle simplement du sentiment d'être suspendu entre plusieurs pôles, sans touche réelle avec aucun d'entre eux. P. S. Hoffman était, en tant qu'acteur, un funambule moins tapageur que le gotha hollywoodien ; pourtant il portait en lui, à n'en pas douter, un monde intense et multiple qui avait fini par le pulvériser. Dans une moindre mesure, je me sentais soumis à des tensions similaires relativement à l'écriture et au rock’n’roll. Si pour certaines personnes, le fait d'avoir joué jeunot du punk était une caution morale quant à la sincérité de mon écriture, la proposition ne fonctionnait pas nécessairement dans l'autre sens. Du reste, quand on en venait au rock, je me sentais presque trop bourgeois et trop vieux pour en reparler, aussi j'éprouvai quelque appréhension quand l'un de mes plus proches amis m'appela pour me proposer de faire un "live report" sur son nouveau groupe.

C'était la débâcle : j'avais quitté le Tarn des années avant, et je n'étais plus au courant de quoi que ce soit. Le seul bouquin édité sur le sujet, L’Épopée du Rock Noir, couvrait jusqu’au mitan des années 2000 et ne m’aiderait pas vraiment. Mais d’un autre côté, les choses calaient bien : en tant qu'auteur de seconde zone, je n'étais pas convié à la super kermesse du Salon du Livre de Paris et je pouvais sauter dans ma bagnole avec une guitare, un carnet et des anxiolytiques en cas de descente sévère (j'étais en plein sevrage). Et puis, finalement, ma nouvelle virginité concernant la scène tarnaise allait bien avec l’innocence du gonzo qu’on me demandait de produire.

Quand je parvins devant la porte du Noctambule, après quelques embardées « rapides et furieuses » en Clio dans Albi pour ne pas être en retard, je pris directement une douche de Tarn. Relents de kebabs avalés à l‘arrache, têtes connues, sensation d’entendre déjà la tireuse glouglouter avec l’insistance d’une fille de joie qui n'a pas levé un micheton de la soirée. Le putain de nuage de médocs refluait dans mon cerveau depuis deux semaines sans paroxétine, et je commençais à redevenir straight. Terrain connu, terrain flottant. Je me demandais dans quelle mesure ce à quoi je venais assister correspondrait à ma vision de la musique. J’avais beaucoup dérivé depuis mes vingt berges, quand nous jouions au même endroit en première partie des regrettés The Act of Fortune, rincés à l’absinthe et pas toujours très conscients au moment de reprendre le volant. J’écoutais à présent davantage de folk, de pop et de shoegaze, et surtout j’essayais désespérément de sortir la tête de l’eau.

Babach nous attendait à la porte. Il nous avait demandé d'être là à l'heure, pour le cas où la salle serait comble. Mais ces salopiauds tardaient à ouvrir. Nous nous gelions allègrement la miche dans le petit printemps tarnais, sous l’œil salace d'un réverbère dont on n'avait pas changé l'ampoule depuis Jean Jaurès, mais c'était réglo. La musique, comme tout, il fallait la mériter. La porte s'ouvrit. Deux trois bises à l'entrée, une bière, et roule ma poule. On prendrait le temps de parler plus tard, là, il fallait d'abord s'ouvrir le tympan au burin. J'avais encore foutu ces putes de pompes ritals, je m'en rendis compte en descendant à la cave. Ça ripait méchamment, et j'avais peur d'arroser la quinquagénaire psychobilly qui descendait devant moi. Les escaliers du Noctambule constituaient une sorte d'épreuve pour les Templiers du punk, et dans ces cas-là, je repensais toujours à Harrison Ford marchant sur les lettres du mot JEHOVAH dans Indiana Jones. On contrôle ses névroses avec la culture qu'on peut.

Hypocondriax ouvrit le bal selon la règle stricte de l’autoroute : le péage est passé, on met le clignotant à gauche, et on arrête d’accélérer quand le moteur pète. Ce punk hardcore bien sec comme un coup de matraque javanaise sous le parking du Bondidou me fit immédiatement jouer du pied et oublier que je devais consulter ma psy le lundi suivant. Un gros quart d’heure, huit ou neuf morceaux : c‘était parfait pour ma capacité d’attention minimale. Le groupe était composé d’ex From Behind, et de certains lurons antiques dont je reconnus les visages sans parvenir à y raccrocher un nom. Je trouvais que Jimmy avait changé, qu’il investissait la scène encore mieux qu’avant, et que son chant était devenu plus nuancé. Joris et Babach avaient le pied sur les retours et envoyaient des moulins bien gras sur leurs cordes. La paire rythmique était solide et connaissait le job sur le bout des doigts. Quand les mecs ont salué le public et se sont barrés, intellectuellement et physiquement, j’étais déjà repu.

Je passai aux chiottes. Je calai mon verre contre le mur à dix centimètres de la porte, côté charnières. Vieille habitude : c’était là que le verre risquait le moins d’être renversé en cas de défonçage de porte, puisque celle-ci décrirait un arc de cercle avant de frapper ma bière, et que j’avais davantage de chances de pouvoir bloquer l’intrus avant. Je prenais simultanément en compte l’arc de pisse virtuel de cinquante ou cent mecs dans une même chiotte. Il y a toujours moins d’urine à cet endroit-là.

Après avoir soulagé mes intestins tordus par le régime bière/café/clope des derniers jours, je repassai au bar par acquis de conscience, puis redescendis dans la batcave avec deux pressions. En regardant Rebel Assholes, j’éprouvai à nouveau un réel plaisir. On sentait l’influence Adolescents (le tee-shirt d’un des membres le disait, d’ailleurs), tandis que certaines tourneries davantage rock FM me faisaient penser à la fois à Snuff et à A période « Hi-Fi Serious ». Rebel Assholes était sans aucun doute un excellent groupe. Il leur fallait un meilleur nom, pensai-je un instant - jugement immédiatement pondéré par le souvenir des blazes bizarres de mes anciens groupes. Leur musique m’évoqua encore une autre chose tout à fait intéressante, mais je la perdis de vue quand le lycéen devant moi se prit une manchette et qu’il me fallut l’aider à retrouver ses lunettes.

Pour Billy Hornet, mon attention commençait à être entamée par la sixième tournée. Mais c’était parfait, parfait pour écouter du son 50’s et voir Polo et Tchak se donner à fond. Je restai sur quatre ou cinq morceaux, histoire aussi de profiter de l’agréable spectacle des femmes sapées rock qui ondulaient autour de moi. Je ne m’étais jamais senti rockabilly pour deux sous, mais c’était une esthétique que je trouvais sympathique et sexy même si, il fallait le reconnaître, sa généralisation depuis quelques années n’avait pas eu que de bons effets. Dans les livres, la bande dessinée en particulier, l’imagerie rockab et psycho revenait à la mode. On foutait du zombie, de la femme fatale et de la bagnole oldie à nouveau un peu partout. Mais les Billy Hornet étaient là pour faire guincher l’albigeois, et de ce point de vue-là je ne pouvais que saluer l’efficacité de leur prestation. Après tout, ce n’est jamais le vêtement qui compte.

Retour à la tireuse. Impressions floues ou très aiguisées. Conversations. Un stick de weed offert par une amie. Parler. Boire. Entendre le mec à côté de soi rager entre ses dents « sa mère, j’ai plus de coke ». Être à la maison. Que cela m’arrangeât ou pas, j’étais bien obligé d’admettre que j’appartenais à ici et que cela me faisait du bien de refoutre les pieds dans la boue de temps à autre.

Puis, cave again.

Dirty Fonzy, les papes locaux du punk oldschool, furent acclamés dès leur arrivée. En dehors du fait que ce fut l’anniversaire de leurs dix ans (une longévité énorme pour un groupe tarnais, quand on y pense), ces mecs habitaient le terrain comme les All Blacks habitaient la Nouvelle Zélande. On les sentait posséder la scène. Et, dans le même mouvement, on percevait qu'ils entretenaient avec leur public une relation de chaleur et de proximité intenses, et que leur musique était autant nourrie par l'amitié, les bousilles des uns et autres, que par la volonté de produire un punk exemplaire et proche de sa source. Certains étaient pères de famille, mais personne n'avait renoncé. Dans cette persistance à vivre sa musique et à célébrer la vie, je pensais aux Dropkick Murphys, habitants d'un autre terreau animés d'intentions similaires. Ça pogotait sec et ma chemise collait. Mes pompes d'écrivain délicat étaient décédées durant la jugulation du pogo dans sa phase « la base arrière qui comptait se la jouer invisible va quand même devoir tendre un bras pour sauver son verre de pisse ». À un moment, Jimmy d'Hypocondriax escalada les armatures plaquées contre la voûte et se jeta dans le public. Les étoiles avaient toujours été collées très haut dans le Noctambule, par delà la proximité physique du plafond.

Quand je m'éveillai de tout cela, nous étions dimanche. Je me trouvais dans le salon de ma grand-mère, une guitare folk à la main. Elle me racontait la descente de la colonne allemande depuis la Madeleine, les tickets de rationnement, et je lui chantais du Micah P. Hinson. Elle était en colère contre les commémorations excessives. « J’ai déjà vécu tout ça », me dit-elle, « pourquoi ils ont toujours besoin d’en remettre une couche ? »


Je ne savais pas pourquoi on nous remettait sans cesse la guerre sous le nez. Mais ce que je savais, c’était qu’on n’avait pas fini de devoir résister, et pas fini de voir des mecs résister dans des caves. Que le JEHOVAH d'Harrison Ford, s'il existe (j'y crois pas bien, mais ça fait pas de mal de mettre ça dans un texte que ta maman va lire par-dessus ton épaule, toi le jeune inconscient dont j'ai sauvé les lunettes), que Dieu leur prête à tous encore beaucoup d'anniversaires, de joies, et puis ce truc cool qui soigne pas mal de merdes et que j'ai découvert sur une guitare de rien : le son, enculé de ta mère.  

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