lundi 17 février 2014

"La Nuit au Chenil" - travail en cours - extrait



Il faudrait confesser la haine que Svan m’inspirait pour comprendre à quel point je l’aimais. Et il faudrait désigner, de la même main qui écrit, les laideurs que l’enfance avait forgées en nous, et sur lesquelles il n’était plus possible de revenir – et si je pouvais par suite choisir d’inclure ces laideurs dans mon tableau, nul doute que je les rangerais dans la case de la peur, dans la tente confortable et noire de ses quatre lettres, là d’où elles ne pourraient jamais sortir.


Je pensai à la fois où la psychiatre avait compris que je n'étais pas un névrosé. Certaines de mes propositions, la façon dont j'agençais les épithètes, tout cela lui avait donné à penser que mon imaginaire entretenait une familiarité avec les marais de toutes les forêts domaniales. Et c'était là un fait, rien n'était plus trouble que mon langage. Clarice avait souligné certaines segmentations de ma personnalité, certains moments de notre vie durant lesquels il était apparu que je n'étais pas exactement un sujet, mais une machine à produire du masque. Les liens que j'avais pu tresser avec Svan et tout ce qui venait avant, dans la maison familiale, me semblait suspendu dans la honte et la lumière dernière qui filtrait par la fenêtre de la salle-de-bains d'enfance. Un dallage rose à motifs faisait jouer ses courbes devant mes yeux quand je pensais au mal, et la disposition des meubles de la pièce répondait aux vibrations de cette pensée, ensemble d'angles aigus et de rosaces blanches, avec au milieu l'odeur des plantes ramassées par ma mère en montagne. Le monde ne m'avait par la suite offert que des percepts désordonnés, qui ne rivaliseraient jamais en intensité avec la nostalgie pénible de la salle-de-bains. Parfois j'en rêvais, mais alors la pièce était noire, des torches suspendues n'éclairaient que les murs, et je soupçonnais avec horreur qu'un insecte millénaire, toutes antennes déployées le long des canalisations, allait surgir par le trou d'eau alors que mon bain se vidait en boucles.


2 commentaires:

  1. Vous remontez aux commencements de la peur même si les salles de bains n'existaient pas il y a dix mille ans. Les orifices, eux, étaient bien présents, de toutes formes.

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    1. Oui, cela m'intéresse précisément, l'origine de la peur.
      Je me demande si tout ceux qui écrivent, au fond, n'ont pas la même préoccupation.

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