jeudi 6 novembre 2014

Luna Park



même si tout
est devenu cynique
je t’emmènerai
au luna park

rêver les mains
dans les poches
de nos anoraks
regarder les vieux
qui chiquent

nos intentions
seront secrètes
comme le ciel
avant la pluie

et un chien
nous suivra
peut-être

j'ai vu une
ombre dans les
flaques

même si mon nom
n'est plus magique
et qu'il t'évoque
un grand rien

je t’emmènerai
à la criée
au bingo et
au stand de tir

vivre une autre
vie de fakir
de grenade 
dégoupillée





mardi 28 octobre 2014

"La Nuit au Chenil" - extrait 2





William James avait écrit que les penseurs se divisaient en deux catégories, non pas en fonction de ce qu’ils tenaient pour absolument vrai du point de vue de la science, mais en fonction de leur tempérament, et de lui seul. Un individu qui par naissance avait son regard tourné vers les concepts abstraits de justice et de vérité tendrait à devenir un philosophe idéaliste, là où un homme ne croyant pas au ciel et à sa vérité dernière se sentirait davantage à son aise dans les bottes de l’empiriste. Me concernant, il était intéressant de constater le glissement qui s’était opéré entre la période lointaine de ma première jeunesse et le présent. Si j’avais autrefois été épris du ciel, j’étais désormais d’un matérialisme définitif, et je ne percevais pas l’humanité différemment d’une termitière. Il m’était cependant impossible de dire si cette volte-face de mon tempérament était la cause de ma dépression ou bien une de ses conséquences. Mais quels que fussent les positionnements que ma pensée prenait dans le déroulement de ma maladie, il n’en restait pas moins que cette heure était celle de la forêt, de ses ombres agitées par les balbutiements de la lune dans son chasuble de fantôme. Ici enfin j’étais complètement étranger, nu et stupide, et en dépit de mon corps se battant sous la couverture pour n’être pas dévoré par les insectes, j’éprouvais enfin un certain confort de l’esprit : dans la nuit de la forêt, c’était bien la pensée qui n’existait plus.


D’autres étaient morts avant moi dans ce sud, le long des chemins de halage, dans d’autres bois, le cœur défaillant près d’une fermette en ruines, et j’allais devenir ces autres, parce qu’il était extrêmement clair que rien ni personne ne pourrait se souvenir de moi après ma mort autrement que comme un être pâle, sans affection ni sociabilité particulières. Combien de fois avais-je observé que les dispositions intellectuelles n’avaient rien à voir avec la postérité ? Les imbéciles du collège avaient pu atteindre des carrières honorables ; et même au-delà, c’était toute la caste des individus médiocrement dotés en esprit qui menait une existence autrement plus significative que la mienne, à la tête de clubs de football locaux, dans le giron d’entreprises pérennes, ou encore en famille, avec cette dignité gauche que les photos qu’ils postaient sur les réseaux sociaux laissaient transparaître. Je les haïssais. Le devais-je ? Après tout, j’aurais pu docilement suivre la voie du bonheur, comme eux, et arrêter de me rouler dans l’indignité à chaque occasion. Clarice voulait m’offrir cela ; elle me le proposait même avec insistance tous les jours mais je ne répondais pas. « Tu verras, avec un fils à élever, tu oublieras pour de bon tes idées pénibles.» Je poussais la porte de la cuisine et sortais fumer dans le jardin.



jeudi 16 octobre 2014

Dernières parutions






On fait un petit point sur cette rentrée foisonnante.

Tout d'abord, la Disparition, thriller photographique en 3 actes, est paru chez La Matière Noire. Je co-signe le troisième acte avec le photographe Rith Banney, avec qui j'avais déjà travaillé dans Somewhere/someone/something. Je n'ai pas l'habitude de travailler en binôme, et pourtant l'expérience a été hautement intéressante. J'espère que vous apprécierez le résultat.

Ensuite, je tiens à signaler que la revue Métèque n°1 est toujours (plus que jamais !) disponible pour 17 euros sur le site de la rédaction. S'y retrouveront autant les amoureux de la belle ouvrage (la revue est superbe) que ceux qui apprécient quand la littérature tape au ventre. J'y publie deux poèmes, "Bons Procédés" et "Camping-car forêt acide". 

Enfin, si vous avez visité un peu le site des éditions La Matière Noire, il ne vous a pas échappé que des surprises se profilent sur un horizon proche. On en reparlera le moment venu. 

 Stay tuned, fellows !




mardi 14 octobre 2014

La Matière Noire opère sa mue



Cela fait maintenant un an que Décoller les Poumons est sorti aux éditions La Matière Noire. Je suis très fier du travail accompli par Victorien Duval sur mon livre, très fier aussi de faire partie d'une équipe qui compte nombre de talents insoupçonnés - et dont le catalogue s'étoffe de jour en jour. 

Il se trouve que cet anniversaire se double d'un événement : la Matière Noire s'est attelée à la refonte complète de son site.  
Amis lecteurs, nous vous attendons nombreux sur le nouveau site !
Amis libraires, une page vous est dédiée à cet endroit.




vendredi 26 septembre 2014

Extrait de Résignation, Friedrich Schiller




J’aime tous mes enfants d’un amour égal, s’est écrié un génie invisible : il y a pour les enfants des hommes, pour le sage qui sait les discerner, deux fleurs : on les appelle Espoir et Jouissance.


« Que celui qui a cueilli une de ces fleurs n’espère pas avoir l’autre. Que celui qui ne peut pas croire cherche la jouissance. Cette loi est éternelle comme le monde. Que celui qui peut croire sache attendre. L’histoire du monde est le jugement du monde.


« Tu as espéré, voilà ta récompense. Ta foi, voilà ton bonheur ; tu peux interroger les sages : ce que l’on retranche d’une minute, l’éternité ne le rend jamais. »





jeudi 18 septembre 2014

Un cas de combustion spontanée



quand j'ai envie d'arrêter de boire
quand j'ai envie de t'épouser
d'arrêter de racler la monnaie
pour me sentir aise
au moins le temps d'une lune

quand j'ai envie d'arrêter de boire
c'est surtout parce qu'on est le seize
et que mon compte est dans le rouge
et que je dois ruser pour m'approvisionner
comme n'importe quel serin moyen

je pourrais égorger un frangin
ou lui vendre un truc du futur
mon génie dans une chambre obscure
ma nullité contre un surin

et au milieu je lui dirais :

que je me sens comme une merde
à part la chanson du gravier
j'ai trop rien d'autre à te chanter
quand j'ai envie d'arrêter de boire

quand les boutiques auront ces bornes
à décoder les alcooliques
on arrêtera la huit six
je prendrai plus la peine d'entrer

peut-être aussi que j'arrêterai
de voir des barques sur la terre
de comploter pour de l'éther
on me remettra en chantier

mais si tu n'as pas transpiré
dans tes chaussures d'homme maigre
à bousculer de la rombière
au milieu du rayon picole

tu peux pas bien comprendre
ce que je dis quand je te dis
quand j'ai envie d'arrêter de boire
quand j'ai envie de t'épouser

quand l'aube aura des pompes propres
et pas des pieds de souillon vache
quand il y aura de l'avenir
j'aurai mon stand de tir aux lâches
je me viserai en premier


vendredi 12 septembre 2014

Orenda



il n'y a
plus d'eau
ni de mots
pour détresser
la nuit

la rendre
vive au jour et
tout recommencer

il n'y a plus
d'orichalque
et pas plus de
tambour

à frapper
contre soi
quand l'herbe
déverdit

et les chansons aussi
sont parties
dans la neige

elles ne
reviendront pas
même au prochain
soleil

et les chansons aussi
ont un goût
que n'allègent

ni le vin
ni le ciel
ni ton bras contre
le mien

il n'y a
plus d'eau
ni de mots
pour atteindre
la nuit

pour lui ôter
le cœur
et pour le remonter

pour montrer 
patte blanche et
souffler la flammèche

avant l'obscurité
sur l'asile
et les buis

il n'y a
plus d'eau
ni de mots
pour atteindre
la nuit












samedi 19 juillet 2014

W.I.P.



Au milieu de cette anesthésie générale que représente l'été, j'ai réussi à boucler les deux travaux qui restaient en suspens. La Nuit au Chenil est en court de correction, la compilation de mes textes a pour sa part été soumise à qui de droit, et j'attends des nouvelles. 







lundi 30 juin 2014

Fermeture provisoire




Je me suis beaucoup demandé ce que l'acte d'écrire pouvait signifier pour un individu comme moi, lunaire, sensible à tout, éminemment brave jusqu'à la tyrannie et puis tout à coup lâche jusqu'à la servilité. Je n'ai rien trouvé au bout de cette question. Si je pouvais écrire comme pour trouver une mer reposée après la tempête, nul doute que je m'y emploierais. Mais chaque texte creuse un trou en moi. Quand un texte creuse un trou chez les autres, cela n'est pas mauvais. Chaque lecteur est une distance. Mais quand un texte creuse un trou démesuré dans celui qui l'écrit, celui qui écrit finit par perdre d'importantes batailles contre sa propre folie. 

Je pourrais arguer également que le "monde du livre" va mal, que taper aux bonnes portes (Dieu sait que mon éditeur s'y emploie) ne les fait pas nécessairement s'ouvrir, et enfin qu'il y a suffisamment d'auteurs. 

Mais les choses sont en vérité un peu différentes. Ce n'est pas que je ne veuille plus écrire - puisqu'il va me falloir le faire -, mais que je ne veux plus produire du blog pour nourrir des réseaux sociaux déjà saturés. Il y a finalement une indifférence profonde et réciproque entre ce qu'on appelle à tort "le monde du livre" et moi. L'ironie veut que je consacre ma vie professionnelle (hors écriture donc) à la défense et à la mise en valeur d'un tel monde. 

Quand j'étais enfant, le monde du livre se réduisait au halo de ma lampe de poche. Peut-être est-ce un effet de ce qui m'a amené à passer plus d'un mois en établissement psychiatrique, mais je ne retrouve plus la chaleur de la littérature, sinon par accident. J'ai cependant deux travaux à finir, la Nuit au Chenil, une nouvelle dont j'espère qu'elle trouvera un éditeur, ainsi qu'une compilation papier de certains textes. Je publierai ici les avancées relatives à ces travaux, s'il y a lieu. 

A l'hôpital, j'avais le droit de jouer de ma guitare quelques heures par jour. Je suis sorti avec un folk blues, et une sale pharyngite, mais j'ai décidé d'enregistrer le jour même. C'était couru : le verbe est une maladie de la lumière. 



mercredi 7 mai 2014

Camping-car forêt acide



à douze ans j'aurais pu
te dire ça va se mettre
bien
tu vas cicatriser
maintenant j'ai trop 
rien
à ajouter au vide

les plongeons du dix mètres
sans eau dans la piscine
ça
nous connaissait à fond
on rêvait en béton
sur "like a virgin"

on ne guérira pas
de la tourbe et du miel
pas de la gueuserie
ni du sang mal reçu

on sera au trottoir
après les concerts rock
à regarder la nuit
sur nos phalanges nues

à douze ans j'aurais dit
sautons jusqu'à mainte-
nant
oublions l'avenir
et sa tête de con
sa langue de pendu

j'en ai trente et je suis
en train de divaguer
sur
comment m'exiler de
ce monde qui sent
cet antre où le jour 
peine

on ne guérira pas
des armées primitives
pas du Koweit ni des
bras tendus de la mort

mais si t'étais restée
on aurait pu stopper
la peur en nous
qui gagne à chaque manche

les dimanches au mouroir
et la tête de tanche
de l'infirmière qui a fait
ce qu'elle a pu

on aurait habité
un ancien monospace
on aurait cuit des cerfs
et chassé les intrus

par le pouvoir de rien
j'aurais choisi ta grâce
et on aurait arrêté de déconner un peu




mercredi 30 avril 2014

Jehan



t'es pas là 
et les démons rôdent
t'étais 
pas là
près du cercueil

tu appelles mon nom
qui suinte
tu appelais
le monde
orgueil

la nuit a baisé 
ta combine
elle lui a filé
deux trois
cachets

deux trois
crachats
pour quitter
l'usine

deux trois
bières
pour être
au taquet

t'es pas là 
quand le jour s'enlise
quand il donne
des
uppercuts

quand il
appelle
le monde
église

quand il
vénère le mec
qui place 
deux ou trois buts

t'es pas là
pour toute la merde
le Pacifique
et le néant

t'es pas là
pour la fin
des terres
sur tes épaules
de géant





mercredi 23 avril 2014

Une famille nucléaire



quand les centrales péteront
je te mettrai dans la bagnole
avec le chien et une canette
de Grafenwalder pour l'espace
entre le siège et le frein à main

on regardera les rapaces
sur la route de Samarcande
et on comptera les cadavres
le long des villages où j'ai u-
sé mon corps à travailler pour nous

on arrivera sur la place
on trouvera la cache du maire
je lui péterai les phalanges
une à une sous le regard
de sa femme et de son pauvre gosse

on sera heureux pour pas cher
on mettra le feu à Aldi
on confisquera la radio
pour créer l'émission de nuit
ultime qui parle de fuite et

de percussions sous la surface
de volontés endolories
de rêves qui prennent l'eau grasse
de serpents dans le paradis
notre voix prendra le bayou

en otage

quand les centrales péteront
on n'aura plus rien à aimer 
à part nous et ce que le ciel
nous renverra comme à travers
un miroir obscurément fou
un miroir obscurément fou




photographie : © Caroline Berthelot

mercredi 16 avril 2014

Au centre médical et psychologique



il y a cette chanson rassie
sur la pelouse du CMP
c'est le soleil sur les pâquerettes
printemps trois par quatre en sursis

je rentre et on me fait attendre
personne ne sait qui je suis
on ne demande pas mon nom
questionnaire clinique en dix minutes
puis je ressors avec ma femme

et je pense aux fureurs assises
sur du formica délavé
qui attendaient que j'aie parlé
pour pouvoir parler à leur tour

je vois leurs gueules de travers
leurs yeux qui roulent comme des lunes
comme des lampions dans le ciel
le soir de la fête des morts

leur feu contraint par des barrettes
de vingt à cinquante milligrammes
y en a assez pour t'évoquer
les rapines au magasin de bonbons
les poches pleines et l'esprit vide

assez pour que ton âme mette les bouts
vers Oaxaca ou Gijón
sans que personne dans ce monde 
ne vienne réclamer le corps


dimanche 30 mars 2014

Trouver en soi une tombe



On y était. Depuis plusieurs jours, je perdais complètement les pédales. Et, dans le même mouvement, ma vision du monde s'était éclaircie à une vitesse ahurissante. Tout allait trop vite. J'enchaînais les bousilles avec un grand B, j'aimais tout, je rejetais les autres en bloc, et mon corps partait en sucette. J'éprouvais à nouveau l'impatience de tout expérimenter sans laisser à mon salaud de cerveau le temps de couver sous une pierre pour digérer et se régénérer. 

Nous avions pris la bagnole, ma femme et moi, afin de faire une bonne vieille fiesta à Albi. Et la fête avait été suprême. J'avais tiré un peu d'amphétamine dans les chiottes du bar, nous avions dansé comme des possédés, et les pichets avaient défilé avec une cadence de M-16 en pleine jungle vietnamienne. 

Mais il me manquait quelque chose. Depuis de trop longues années, j'ignorais ce qui me faisait souffrir en me disant, "hé, connard, tu vas pas faire ta tapette." Quand on aime à la fois Roy Orbison et Municipal Waste, on a ce genre de phrases bizarres qui montent à la conscience de temps à autre. Il faut arriver à s'en défaire, mais ce n'est évident pour personne. 

Le dimanche 30 mars, après toute cette bousille cosmique, je demandai à ma femme à aller au cimetière de Marssac. Mon grand-père maternel y était enterré et il m'avait été impossible de visiter sa tombe depuis les funérailles en 1999. A l'époque, je me sentais vide comme un sac postal après la distribution. Tout un tas de gens que je ne connaissais pas avait slamé sur le cercueil en disant : "Putain, t'étais trop un beau gosse, tu vas nous manquer à mort." Dans ma famille de sang-mêlés, la douleur ne connaît étrangement pas de nuances. 

Après avoir garé la Clio, nous tournâmes de très longues minutes dans le cimetière. Je commençais à douter d'avoir réellement hanté cet endroit en 1999, sous un cagnard monstrueux, pour enterrer une personne avec qui j'avais partagé quelque chose d'aussi mince que quelques balades en forêt et deux-trois sessions de Questions pour un Champion sur sa téloche. Et puis, au bout d'un très long moment, je finis par retrouver sa tombe. Un machin très moche, sans ornement particulier, sans distinction, sans gueule, sans mémoire. J'appelai ma femme, et nous passâmes un temps à essayer de retrouver, dans mes souvenirs, qui étaient les personnes avec qui il partageait le caveau. Même maintenant, je ne pourrais pas dire avec précision qui sont - qui étaient - ces personnes. Y a du taf. 

Je dégainai ma guitare. Mon super frangin devant l'éternel, Stéphane, avait posé des cordes neuves, et j'avais tapé en grand la porte du cimetière au moment d'entrer. Il me fallait donc ré-accorder l'engin. J'allumai les deux cigarettes que j'avais roulées dans la voiture avant d'en poser une sur la tombe. Je calai l'autre entre mes dents, côté gauche de la mâchoire, comme à mon habitude. Il me fallut ré-allumer les deux clopes de nombreuses fois. Le vent nous entourait, et sans se déchaîner comme la veille (notre jardin montalbanais venait d'être dévasté), il jouait avec une telle sournoiserie entre les pierres qu'il me fallait lutter. Reprendre les mêmes gants. Boxer à nouveau. 

Je ne savais pas vraiment avant d'entrer ce qu'il me fallait jouer comme morceau. Mon grand-père avait tellement aimé l'ailleurs et avait si peu pu le vivre qu'il était devenu garde-barrière. Sa maison est toujours intacte, près de la voie ferrée. Le jardin en triangle, le garage en tôle, le crépi que la SNCF n'a jamais refait. Il lui fallait une chanson qui dise "tu vas sauter dans un bus et tu vas voir tout ça, et ça, et ça". Tu vas sauter dans l'infini. Il n'y aura que des arrêts différents. Que des nouveaux paysages. Il n'y aura aucune putain de barrière et t'auras pas besoin de ticket, ou de ta carte de membre de l'équipe. On ne te demandera plus rien. Le monde sera tout entier à toi, et dans le même temps il te foutra une paix monumentale. 

Je choisis True Dreams of Wichita, de Soul Coughing. To cough désigne l'acte de tousser en anglais. Je crois que j'aime cette langue parce que parfois j'entends de façon très fine ce qu'elle convie, comme quand on est gosse et qu'on pige immédiatement que les copains nous appellent en soufflant sur une herbe à vaches entre leurs petites mains. Mon grand-père et moi avions occupé, à des dates différentes, la même chambre au service pneumologie de l’hôpital d'Albi. Nous avions toussé tout ce que la vie pouvait nous faire tousser, ou pas loin. Et Soul Coughing, du reste, c'était le groove absolu.

J’exécutai le morceau comme une merde, avec des sanglots, des pains de la taille du Texas, et aussi une putain de rage qui me faisait serrer les dents suite à la descente d'amphets. Quand je sortis du cimetière, je pleurais comme un damné, mais c'était terminé.

J'écris avec de la morve qui me pend au nez, une clope dans la main et un verre de rouge dans l'autre. J'écris avec juste ma gueule, ma gueule cassée de gros perdant qui ramasse les trains en pleine poire les uns après les autres. Mais j'écris, et peut-être qu'avec cela le monde me foutra une paix monumentale à moi aussi.

Il me reste une tombe à retrouver. Probablement du côté de New-York. Fuck the world, I'm gonna do it. 


In memoriam,

Robert Bazy (1927 - 1999)



Photographie : © Caroline Berthelot

jeudi 27 mars 2014

Bons procédés



Si j'aime autant
Les histoires qui
Se terminent dans le feu
C'est pas à cause
De David Lynch
Ou des machins des soeurs Brontë
C'est juste que
Quand j'étais gosse
Au rituel de vingt heures trente
Papa nous lisait un petit conte et
Puis nous collait un gros doigt

Toi comme moi on est flingués
Pas capables de se souvenir
D'autre chose que de la langue asphalte
Quand les étés réverbérants
Nous poussaient vers la
Piscine municipale
Y avait ce mec au caméscope
Qui filmait les petites jeunettes
Une pipe versus sucette
Un genre de truc à la Magritte

Si j'aime autant
Les histoires qui
Se terminent dans le feu
C'est parce que j'ai ce trou
De merde au fond du bide
Tous les jours il me
Bouffe un peu
Et alors je te bouffe aussi
C'est juste un échange
De bons procédés



mercredi 26 mars 2014

Le Tarn sans Capote




Live Report Hyponcondriax/Rebel Assholes/Billy Hornet/Dirty Fonzy 22/03/2014



C'est une véritable scie, dans le journalisme, que de partir d'un sujet en apparence trivial et éloigné pour se resserrer progressivement vers ce qui nous occupe. Il faut pourtant reconnaître à ce procédé quelques mérites, le premier d'entre eux étant de nous donner l'impulsion qui fait souvent défaut au moment de commencer un article, impulsion d'autant plus dure à se déclencher que le sujet nous est proche.

Il y a quelques mois, lors des dernières fêtes de Noël, je me trouvais à Saurs (Tarn), pataugeant dans la boue avec mes chaussures italiennes. C'était tout à fait typique : j'avais voulu me faire élégant sans songer que le climat était merdique. Voyant mes délicates chaussures souillées, je me mis à gesticuler de manière efféminée en imitant Truman Capote, ce qui eut le mérite de nous faire rire, Cole et moi, mais aussi de nous rappeler la prestation de Philip Seymour Hoffman dans un biopic sur l'auteur. Quelques mois plus tard, Philip Seymour Hoffman était mort, et je me sentais davantage seul dans ce monde.

Quand je parle de solitude, je parle simplement du sentiment d'être suspendu entre plusieurs pôles, sans touche réelle avec aucun d'entre eux. P. S. Hoffman était, en tant qu'acteur, un funambule moins tapageur que le gotha hollywoodien ; pourtant il portait en lui, à n'en pas douter, un monde intense et multiple qui avait fini par le pulvériser. Dans une moindre mesure, je me sentais soumis à des tensions similaires relativement à l'écriture et au rock’n’roll. Si pour certaines personnes, le fait d'avoir joué jeunot du punk était une caution morale quant à la sincérité de mon écriture, la proposition ne fonctionnait pas nécessairement dans l'autre sens. Du reste, quand on en venait au rock, je me sentais presque trop bourgeois et trop vieux pour en reparler, aussi j'éprouvai quelque appréhension quand l'un de mes plus proches amis m'appela pour me proposer de faire un "live report" sur son nouveau groupe.

C'était la débâcle : j'avais quitté le Tarn des années avant, et je n'étais plus au courant de quoi que ce soit. Le seul bouquin édité sur le sujet, L’Épopée du Rock Noir, couvrait jusqu’au mitan des années 2000 et ne m’aiderait pas vraiment. Mais d’un autre côté, les choses calaient bien : en tant qu'auteur de seconde zone, je n'étais pas convié à la super kermesse du Salon du Livre de Paris et je pouvais sauter dans ma bagnole avec une guitare, un carnet et des anxiolytiques en cas de descente sévère (j'étais en plein sevrage). Et puis, finalement, ma nouvelle virginité concernant la scène tarnaise allait bien avec l’innocence du gonzo qu’on me demandait de produire.

Quand je parvins devant la porte du Noctambule, après quelques embardées « rapides et furieuses » en Clio dans Albi pour ne pas être en retard, je pris directement une douche de Tarn. Relents de kebabs avalés à l‘arrache, têtes connues, sensation d’entendre déjà la tireuse glouglouter avec l’insistance d’une fille de joie qui n'a pas levé un micheton de la soirée. Le putain de nuage de médocs refluait dans mon cerveau depuis deux semaines sans paroxétine, et je commençais à redevenir straight. Terrain connu, terrain flottant. Je me demandais dans quelle mesure ce à quoi je venais assister correspondrait à ma vision de la musique. J’avais beaucoup dérivé depuis mes vingt berges, quand nous jouions au même endroit en première partie des regrettés The Act of Fortune, rincés à l’absinthe et pas toujours très conscients au moment de reprendre le volant. J’écoutais à présent davantage de folk, de pop et de shoegaze, et surtout j’essayais désespérément de sortir la tête de l’eau.

Babach nous attendait à la porte. Il nous avait demandé d'être là à l'heure, pour le cas où la salle serait comble. Mais ces salopiauds tardaient à ouvrir. Nous nous gelions allègrement la miche dans le petit printemps tarnais, sous l’œil salace d'un réverbère dont on n'avait pas changé l'ampoule depuis Jean Jaurès, mais c'était réglo. La musique, comme tout, il fallait la mériter. La porte s'ouvrit. Deux trois bises à l'entrée, une bière, et roule ma poule. On prendrait le temps de parler plus tard, là, il fallait d'abord s'ouvrir le tympan au burin. J'avais encore foutu ces putes de pompes ritals, je m'en rendis compte en descendant à la cave. Ça ripait méchamment, et j'avais peur d'arroser la quinquagénaire psychobilly qui descendait devant moi. Les escaliers du Noctambule constituaient une sorte d'épreuve pour les Templiers du punk, et dans ces cas-là, je repensais toujours à Harrison Ford marchant sur les lettres du mot JEHOVAH dans Indiana Jones. On contrôle ses névroses avec la culture qu'on peut.

Hypocondriax ouvrit le bal selon la règle stricte de l’autoroute : le péage est passé, on met le clignotant à gauche, et on arrête d’accélérer quand le moteur pète. Ce punk hardcore bien sec comme un coup de matraque javanaise sous le parking du Bondidou me fit immédiatement jouer du pied et oublier que je devais consulter ma psy le lundi suivant. Un gros quart d’heure, huit ou neuf morceaux : c‘était parfait pour ma capacité d’attention minimale. Le groupe était composé d’ex From Behind, et de certains lurons antiques dont je reconnus les visages sans parvenir à y raccrocher un nom. Je trouvais que Jimmy avait changé, qu’il investissait la scène encore mieux qu’avant, et que son chant était devenu plus nuancé. Joris et Babach avaient le pied sur les retours et envoyaient des moulins bien gras sur leurs cordes. La paire rythmique était solide et connaissait le job sur le bout des doigts. Quand les mecs ont salué le public et se sont barrés, intellectuellement et physiquement, j’étais déjà repu.

Je passai aux chiottes. Je calai mon verre contre le mur à dix centimètres de la porte, côté charnières. Vieille habitude : c’était là que le verre risquait le moins d’être renversé en cas de défonçage de porte, puisque celle-ci décrirait un arc de cercle avant de frapper ma bière, et que j’avais davantage de chances de pouvoir bloquer l’intrus avant. Je prenais simultanément en compte l’arc de pisse virtuel de cinquante ou cent mecs dans une même chiotte. Il y a toujours moins d’urine à cet endroit-là.

Après avoir soulagé mes intestins tordus par le régime bière/café/clope des derniers jours, je repassai au bar par acquis de conscience, puis redescendis dans la batcave avec deux pressions. En regardant Rebel Assholes, j’éprouvai à nouveau un réel plaisir. On sentait l’influence Adolescents (le tee-shirt d’un des membres le disait, d’ailleurs), tandis que certaines tourneries davantage rock FM me faisaient penser à la fois à Snuff et à A période « Hi-Fi Serious ». Rebel Assholes était sans aucun doute un excellent groupe. Il leur fallait un meilleur nom, pensai-je un instant - jugement immédiatement pondéré par le souvenir des blazes bizarres de mes anciens groupes. Leur musique m’évoqua encore une autre chose tout à fait intéressante, mais je la perdis de vue quand le lycéen devant moi se prit une manchette et qu’il me fallut l’aider à retrouver ses lunettes.

Pour Billy Hornet, mon attention commençait à être entamée par la sixième tournée. Mais c’était parfait, parfait pour écouter du son 50’s et voir Polo et Tchak se donner à fond. Je restai sur quatre ou cinq morceaux, histoire aussi de profiter de l’agréable spectacle des femmes sapées rock qui ondulaient autour de moi. Je ne m’étais jamais senti rockabilly pour deux sous, mais c’était une esthétique que je trouvais sympathique et sexy même si, il fallait le reconnaître, sa généralisation depuis quelques années n’avait pas eu que de bons effets. Dans les livres, la bande dessinée en particulier, l’imagerie rockab et psycho revenait à la mode. On foutait du zombie, de la femme fatale et de la bagnole oldie à nouveau un peu partout. Mais les Billy Hornet étaient là pour faire guincher l’albigeois, et de ce point de vue-là je ne pouvais que saluer l’efficacité de leur prestation. Après tout, ce n’est jamais le vêtement qui compte.

Retour à la tireuse. Impressions floues ou très aiguisées. Conversations. Un stick de weed offert par une amie. Parler. Boire. Entendre le mec à côté de soi rager entre ses dents « sa mère, j’ai plus de coke ». Être à la maison. Que cela m’arrangeât ou pas, j’étais bien obligé d’admettre que j’appartenais à ici et que cela me faisait du bien de refoutre les pieds dans la boue de temps à autre.

Puis, cave again.

Dirty Fonzy, les papes locaux du punk oldschool, furent acclamés dès leur arrivée. En dehors du fait que ce fut l’anniversaire de leurs dix ans (une longévité énorme pour un groupe tarnais, quand on y pense), ces mecs habitaient le terrain comme les All Blacks habitaient la Nouvelle Zélande. On les sentait posséder la scène. Et, dans le même mouvement, on percevait qu'ils entretenaient avec leur public une relation de chaleur et de proximité intenses, et que leur musique était autant nourrie par l'amitié, les bousilles des uns et autres, que par la volonté de produire un punk exemplaire et proche de sa source. Certains étaient pères de famille, mais personne n'avait renoncé. Dans cette persistance à vivre sa musique et à célébrer la vie, je pensais aux Dropkick Murphys, habitants d'un autre terreau animés d'intentions similaires. Ça pogotait sec et ma chemise collait. Mes pompes d'écrivain délicat étaient décédées durant la jugulation du pogo dans sa phase « la base arrière qui comptait se la jouer invisible va quand même devoir tendre un bras pour sauver son verre de pisse ». À un moment, Jimmy d'Hypocondriax escalada les armatures plaquées contre la voûte et se jeta dans le public. Les étoiles avaient toujours été collées très haut dans le Noctambule, par delà la proximité physique du plafond.

Quand je m'éveillai de tout cela, nous étions dimanche. Je me trouvais dans le salon de ma grand-mère, une guitare folk à la main. Elle me racontait la descente de la colonne allemande depuis la Madeleine, les tickets de rationnement, et je lui chantais du Micah P. Hinson. Elle était en colère contre les commémorations excessives. « J’ai déjà vécu tout ça », me dit-elle, « pourquoi ils ont toujours besoin d’en remettre une couche ? »


Je ne savais pas pourquoi on nous remettait sans cesse la guerre sous le nez. Mais ce que je savais, c’était qu’on n’avait pas fini de devoir résister, et pas fini de voir des mecs résister dans des caves. Que le JEHOVAH d'Harrison Ford, s'il existe (j'y crois pas bien, mais ça fait pas de mal de mettre ça dans un texte que ta maman va lire par-dessus ton épaule, toi le jeune inconscient dont j'ai sauvé les lunettes), que Dieu leur prête à tous encore beaucoup d'anniversaires, de joies, et puis ce truc cool qui soigne pas mal de merdes et que j'ai découvert sur une guitare de rien : le son, enculé de ta mère.  

lundi 3 mars 2014

Autodidacte



la femme de l'écrivain a
essoré les chaussettes mortes
elle a dit y a du pain
y a de l'amour sans fin 

y a des trucs bien bizarres
qui truquent dans mon ventre
y a des machins tu sais
des machins quotidiens

toi qui connais que toi
tu truches et et tu clapotes
tu connais bien que toi
de moi tu connais rien

le femme de l'écrivain a épongé l'aorte
ouverte elle a plongé
seule dans le 
bassin

et le nom de la femme
est resté inaudible
on n'a pas souvenir
qu'elle ait ouvert le bec

tout ça pour que le mec
qui enfonçait les portes
ouvertes ait un nom
dans les bons quotidiens

la femelle et le fou
ont balancé la mode
sur l'autel on promet 

des trucs
un peu
pareils

on promet des lampions
un mariage
et on vote

on croit que tout ce 
merdier va se 
solder bien

la femme de l'écrivain
étendait ses culottes
elle parlait aux radis aux couleu-
vres et aux paons

quand le mec est mourru
il a bien fallu dire
"c'était un gros connard
et il entravait rien"