mardi 30 juillet 2013

Le parler des vents futurs #7 - Barbie tue Rilke



Quand je parlerai fort, je parlerai sans peine. Je serai la totalité totémique que vous avez désavouée, je serai l'autre versant du Styx. Nul mot ne sera formé de ma bouche qui ne soit dévisagé comme un étranger dans la foule, nulle supernova ne sera formée dans le néant qui ne provienne d'abord d'une exigence de néant. 
C'est moi qui dirait arbre ou salope de la même veine saillante à l'intérieur des muscles. Toi qui as couvé la mort des blés à jeter à la face des enfances, toi qui t'es entravé par toi-même, grand garçon poussant vers l'Ouest de tout son rachitisme, tu me demanderas si j'ai la cloche juste à faire sonner sur la mer, et je te répondrai en tout état de cause "rien de plus". 
Pâtres sans cadence, bébés déshérités qui expulsez vos humeurs vers la toile de l'araignée au matin, pensez aux pauvres, à ceux qui n'ont plus d'yeux, plus de fauves pour enserrer le troupeau, plus de gorge à tendre sous la source fraîche.
Je suis le fils de ce qui a été tué de façon première, quand le oui et le non étaient des têtards dans un sarcophage. Je n'ai pas demandé à ce que les questions soient tranchées du revers sinople et azur de l'épée, je n'ai rien demandé. 
Qu'au fond de vous, vous puissiez penser avec justesse et sincérité que la vérité est une baleine, un chas d'aiguille à enfiler, ou une pute miroir devant l'inconvenance de votre désir, cela m'importe moins chaque jour. 

mardi 16 juillet 2013

"Mon corps se trouve en secteur 3, pavillon D" (carnets du docteur Dufang)



La demi-vie plasmatique est une notion devenue obsolète avec l'héxène, qui ne requiert absolument aucune relation avec le sujet compris comme corps. L'idée de base : trouver le composant qui marquerait la séparation entre soma et anima de sorte que son isolation puisse résulter en une culture de masse, comme la tulipe hollandaise. Je garde depuis peu, pour donner de la puissance à toutes mes tentatives d'excarnation, un carnet à côté du lit. J'y note mes cauchemars. Le dernier était une sorte d'essai cinématographique pénible. Un frère et une sœur, en larmes,  se réconfortaient et se reprochaient en même temps un meurtre qui venait d'être commis / lenteur du soir dans des palmiers californiens bouffés par un agrégat de maladies vénériennes / une voiture de flic remontait l'allée jusqu'à la villa = il fallait faire quelque chose. 

La nature étrange de l'affection que je les voyais se vouer l'un à l'autre me faisait penser à une pâte de chair dans un pétrin ancien. La scène était entrecoupée de visions de corps maltraités, dont les membres s'interpénétraient sans fin. Des queues et des vagins cramés sous la torture, des tuyaux branchés sur des anus violentés mille fois par des machinistes consciencieux. A la fin, une bande vidéo sale venait confirmer la réalité du meurtre. Entre les zébrures, on voyait le frère doigter frénétiquement une femme accroupie dans un coin de la pièce, puis il la traînait sur le balcon bleu ciel  avant de lui taper la gorge contre la rambarde d'un geste sec. La gorge s'ouvrait en même temps que les yeux de la femme, avec une délicatesse épiphylle, comme si son esprit et son corps sortaient d'un même coup du rêve (alors que, nous le savons, ce n'est jamais tout à fait cela qui se produit). 

La lumière bleu flic, j'y ai repensé en prenant la rocade pour retrouver l'hôtel. Je roulais, le Christ à ma droite sur la colline. Voie vers le ciel entre les interstices d'un store gras. Aujourd'hui, la patiente _ (la rousse) a dit "141 paragraphes qui me prendront ma vie". Je ne sais pas si elle parlait de son travail d'écrivain, qu'elle a mis de côté pour se porter volontaire à la Tour, et je ne sais pas plus si elle entendait que ces paragraphes prendraient un temps donné de son existence (celui qui reste entre maintenant et la date de sa mort), ou bien s'ils lui arracheraient son secret d'un coup. Les deux, probablement. Des gosses m'ont hué du côté de Powder Hill, quand je leur ai dit que je ne retrouvais plus mon chemin. Saloperie de gosses, toujours en avance sur la recherche.

Hollywood Cartouche



Quand elle était jeune, ma mamie S. a déposé son premier bébé sur les rails du chemin de fer, dans un morceau de campagne nu et désolé. Les mois précédents, chauds jusqu'à l'infini, ont tourné dans sa tête sept fois comme la langue dans la bouche avant de dire une grosse connerie. La première crise de mamie à seize ans : le mec du manège, un forain géant, brun, avec des poings à enfoncer le punching-ball électrique de la place dans le cœur de l'étoile du Nord, ce mec avait des poils comme des débris de charbon après le barbecue. Sa bite lupin tardif sorti derrière une haie en urgence. Grand lavage du ciel à la musique détergente. A peine une baise correcte. 

[Corolle : le dégueulasse est dépassé, comme un concept pour lequel on aurait donné toutes nos billes, et qui ne s’avérerait plus payant. J'ai touché un tiercé dans l'ordre qui comprend une ascendance insupportable, la maladie mentale, et puis l'alcool pour glisser dans les trous. Ombre tutélaire des écrivains émasculés, pauvreté, balle d'argent lancée à vitesse Grand V depuis la bouche de dieu vers le volcan miniature d'un cœur humain. Devenir cet enfant mort que toutes les femmes avant moi ont porté dans leur ventre ressemble à un jeu de patience sur la table d'un hôtel désuet en bord de mer. On s'y adonne parce qu'on ferait mieux de mourir.]

L'alcaloïde du lupin a infusé dans les veines de Mamie S. pendant environ soixante-dix ans, ce qui est remarquablement court si on rapporte cette durée à celle que nécessite la maturation d'une phalène de mort entre les particules d'Alpha Ursae Minoris. Clinique du docteur Dufang, 2001, je balance mon corps entre les verrières hantées par le souffle des vieux qui se tordent sur des brancards. Mamie est dans une chambre qui refuse le jour. On l'a laissée là en attendant que son corps de divinité se momifie, en vertu d'un processus ancien et codifié à l'extrême. Les servants entrent avec peu de précautions, ombres d'oies en vol cacardant sur l'horizon couleur expérience de mort imminente. Les silhouettes laissent tomber des magazines de mode sur le couvre-lit. Il est impensable de laisser penser à une grabataire qu'elle est en train de se transformer en animal mythique, alors on la malmène un peu. Hier, elle a dû se laisser tondre pour combattre une invasion de poux que les aides-soignantes seules percevaient. Ce sont les ordres du codex Dufang : moins on est conscient de soi, plus on est apte à survivre dans le néant.  

Plus tard, si j'ai le droit, j'ouvrirai son cocon avec une paire de moufles, et j'attraperai le givre de ses artères pour concevoir un maquillage qui résiste au temps et à l'espace, une poudre de plongée dans les céphéides. Alors je serai vieux et je comprendrai à mon tour. 


mardi 9 juillet 2013

Battre le corps - Dominique Boudou



En traduisant Lhurba, je me suis souvent dit que je voulais voir ma poésie, sinon celle des autres, se terrer dans une hutte au fond de laquelle on ne trouverait plus que quelques mots : nuit, vent, bleu ou vert. Travail d'élagage, défi lancé entre ouvriers depuis l'échafaudage, entre condamnés depuis l'échafaud. La poésie de Boudou tape droit au cœur, pas simplement le cœur de celui en moi qui lit, mais elle tape aussi droit au cœur de celui en moi qui écrit, parce qu'elle parvient à cette clarté première et dernière du travail de création : faire monde autour d'une poignée toujours plus réduite de mots.

Pain lait peau visage neige

Le langage de Boudou épouse son objet (son sujet, devrais-je dire) avec une ardeur inquiète, dévisage l'être inondé de nuit qui se cache dans l'auteur, et accueille avec peu de moyens mais une grande puissance de vérité cet autre qui fait silence dans une maladie du silence. 

" Et si le mal en toi
Avait commencé avant toi
Logé déjà au sein de ta mère et de sa mère
Quand elles avaient dix ans
Et que les mots leur manquaient
Pour dire le vertige de la neige
Même leurs mains
Ne savaient pas parler "

C'est un livre qui, une fois terminé, s'est caché dans mon placard secret avec les autres choses d'importance. Nul doute que j'y reviendrai dans les moments de malaise, quand mes propres mots seront insuffisants à faire cravacher les ombres.



Battre le corps, Dominique Boudou, aux éditions Le Nouvel Athanor, préface de Jean-Luc Maxence.
Dominique Boudou tient toujours son blog à cet endroit.
La photo a été piquée sur le blog de Jean-Baptiste Pedini. Merci !