vendredi 31 mai 2013

For a former hardcore band



je t'ai vu la dernière fois 
au tlalocan
t'essayais même pas
d'enrayer la machine à carnage
que t'avais développée sur ta peau
c'était rougeoyant 
de te voir faire
marcher sur les roseaux
inventer les calendes
et renvoyer l'éclipse 
à sa saloperie primitive
de mort feinte 
et recommencée

un pélican
une guitare 
un voilier bleu comme la lèpre
reprends la liste avec moi
s'il te plaît


jeudi 30 mai 2013

Lettre à Dominique Boudou / note sur la liste de José Espasa



Un ami musicien me disait jadis - et je ne sais pas s'il s'agit de sa propre formulation ou s'il rapportait les propos d'un autre : "si tout allait bien, nous n'aurions pas besoin de faire du punk. " Et pourtant. 

J'ai été dépassé par ma propre question. Je le suis constamment. La voir reprise, c'est-à-dire aimée dans sa nature même de question, a encore augmenté l'angoisse. Deleuze rappelait qu'on ne se demandait plus ce qu'était la philosophie autrement qu'à minuit, d'une voix inquiète, quand la fête était terminée. Mon minuit personnel, qui est aussi une forme du mal, m'oblige à me poser la question tous les jours.

Je tiens à vous préciser que j'ai lu Leibniz, certes, mais que cette lecture est trop ancienne et trop parcellaire pour que j'aie une connaissance correcte du sujet. Ou encore : sur un ring de foire lavé d'un déluge de vivats et de sonneries stridentes, un(e) spécialiste me foutrait K.O. en un round. Mais je me suis souvenu avoir lu Leibniz, oui, et l'avoir connu boudé par mes coreligionnaires. Kant était davantage à la mode. 

Un cadre narratif qui vous plairait peut-être : un professeur chenu, maltraité dans son corps et dans sa pensée, tente de nous faire comprendre la monadologie et la théodicée. La faculté n'a pas encore été retapée, il y a des gouttières dans la salle, je me tiens sur la frange du vieux monde. Au début du semestre, nous sommes une vingtaine, deux ou trois vers la fin et encore, je ne viens plus qu'une fois sur deux. Le cours dure quatre heures - voilà pour les données objectives. Souvent le professeur, trop vieux, trop fatigué, s'endort et je sors sur la pointe des pieds.

De ce cours, et des autres, la question du langage et du mal est restée seule, comme un ballot sur cet océan-flaque que vous décrivez avec justesse : promesse de sauvetage, possibilité de dérive ad infinitum. Quelque chose qui peut alternativement faire flotter ou couler. C'est peut-être pour cela que les mecs comme Hart Crane sautent du bateau. 

Mes tentatives de traversée en solitaire de la question se soldent souvent par des barbotages dans ma flaque = une question se vit toujours avec inquiétude quand on ne peut pas la partager. Maintenant le partage est fait, et pourtant l'inquiétude demeure. Peut-être parce que celui qui devrait nous serrer dans ses bras ou nous fournir les réponses s'est endormi sur le bureau. Il ne reste plus qu'à sortir à pas de loup ou à le réveiller de force en faisant éclater une baudruche. S'il est bien mort, comme je le soupçonne, il faudra se résigner à écrire, écrire un son qui ne soit plus le pas de loup, plus la baudruche, mais qui se tienne comme un tiers terme entre les exigences opposées de la question.


Bien à vous

jeudi 16 mai 2013

Une des listes de José Espasa, baie de New York, 1931



- Cuba ne ressemblait à rien : des musiciens comme des monades, contenant tout et réfléchissant tout, des mains tendues et des cordes arrachées, puis la vérité de la vie tombant sur elles avec la grêle de novembre, la foule et la musique se désagrégeant comme une théorie devant une nouvelle théorie plus moderne. Qui lit encore Leibniz ? 
- Reste-t-il des choses à nommer dans le monde quand le mal disparaît ? L'intuition, la paresse, la dévoration mutuelle des entre-soi, toutes ces choses qui éloignent du pays et puis empêchent d'y retourner, même quand les armes sont déposées. 
- Conséquence : un revolver dans son étui dément tous les armistices à venir. En informer les enfants, pour que jamais ils ne cessent de courir. 
- Les personnages des romans qu'on peut acheter dans les boutiques du port sont malades, comme moi. 
- Conséquence : un acte gratuit, qui ne signifierait rien pour personne, serait de mourir sur ce pont. Avec une drogue suffisamment puissante, par exemple une religion orientale, nettoyer l'esprit comme un poisson. Resterait un corps qui parle sans autre contenu que l'air circulant dans son ventre ouvert, une viande, l'élimination parfaite de l'intention et du mensonge.
- Dans un an, un nommé Hart Crane sautera d'un paquebot dans les Caraïbes. "Goodbye, everybody !" Obtenir cette vision en coin sans avoir rien demandé. La vieille au châle près de la poupe croit lire ma main, elle confond mes lignes avec celles du poète. J'hésite à faire partir un courrier pour Crane à la prochaine escale, mais je ne peux pas savoir où l'adresser. Si on plie le temps comme on essore un parapluie, s'attendre à une mousson miniature, ajoute la vieille.
- Une descendance qui cherchera à recréer son arbre. Elle ne verra que les noms, les dates et les emplois. La maladie restera cachée sous l'écorce. Ce que je peux transmettre au capitaine, c'est une tâche pour chaque jour d'ennui et de saoulerie sur la terre ferme : visiter ma tombe, effacer un peu plus le nom à chaque fois avec ce qu'il trouvera, une pierre, une branche d'orme, le revers de sa veste.

lundi 13 mai 2013

Poème pourri



Un peu de soleil entre les branches
Je me suis dit
Quand j'ai tiré le tabouret
Un peu de soleil bourré
Un peu de soleil en épines
Un peu de soleil assoiffé
Si t'en veux une autre gorgée
Il faudra t'astiquer la pine

Un peu de soleil en fusée
Pour se défaire de ce qui est fait
Et quand le soleil se débine
Il faut bien planter et replanter 
Les clous

Un peu de soleil qui ressemble
Au portrait de la vieille pute
Et des promesses dans une main
Et un paquet de ronces dans l'autre
Un peu de soleil qui a le goût
De rien et demain rien de plus

Un peu de soleil sur le dos
Quand j'ai tiré la corde à linge
Un peu de soleil pour le singe
Qui me bouffera le cerveau
Si je reste encore une minute

Un peu de soleil sur les pieds
Pour me conduire vers la cendre
Un coup de canif au contrat
Vers le dégel ou vers décembre
Tous ces gravats qu'on fout à l'eau

Tous ces cercueils qu'on amenuise
Dans l'ombre du crématorium
Toute cette vie qu'on déguise
Dans les joyeux sanatoriums
Tu dois me prendre pour un cave

Qu'a rien capté de la noblesse
Qu'a rien capté du jour qui fuit
Qu'il faut cogner avec tendresse
Tu dois me prendre pour un cave

Le soleil du four s'est levé
Moi je regarde bien la pointe
De mes orteils auréolés
Partir en flammèches qui flanchent
Sérieuses et puis distinctes
Et puis éteintes
Un peu de soleil entre les branches
Je me suis dit

mardi 7 mai 2013

Le parler des vents futurs #6

On met le père Verrat dans une barque, plus loin c'est Avalon on lui dit, la vérité terreuse pleine de poussins visionnaires, on va t'ouvrir les mirettes. Mitchell et la bande en 1967, une escouade de gosses tristes qui devisent en attendant la fin du monde. La ville est encore pluie, on n'a pas abattu le pont ni les remparts, il reste une odeur de suée et de butane entre les pierres roses. Des degrés infinis conduisent au bord du fleuve, on passe une ancienne poterne en bavardant. Celui de la bande qui a vu une silhouette phosphorescente dans son placard quand il était enfant n'a pas envie de blaguer. Il s'oppose à ce qu'on va faire au père Verrat, pressent que ça va être terrible, rien n'y fait. Le vieux a été ligoté, Mitchell lui colle un entonnoir dans la bouche et verse un litre de rhum. Tout est dans la question des fleurs, seront-elles ouvertes ou fermées, l'eau inverse-t-elle sa course quand tu approches de l'île, voilà ce qu'il va te falloir garder à l'esprit, le vieux. 

Un rituel mâle élaboré dans les laboratoires du docteur Dufang à partir d'un germe de peste : battre la viande saoule, puis la jeter au fleuve. Le rituel mâle ne vaut rien si on ne le relie pas, à partir du métier en bois, aux symboles appropriés, constellations invisibles, bouffées chevaleresques de drogue, lupins tordus dans le couchant. Une héraldique de la douleur qui a ses intuitions bien ordonnées comme une table de chirurgie. Empalements. J'ai été appuyer ma bouche contre les murs anciens avant la chute de la ville, j'y ai senti les couleuvres et l'esprit nu des eaux, c'était blanc comme l’œil du chien qui perd la vue. Depuis les crèmes et les spirales des catacombes, la nuit advint au jour, le jour lui rendit la pareille, majorée d'une taxe : rien ne dormirait jamais qui ne sut bien parler d'abord, rien ne reviendrait à l'eau que l'intention pure, limée, d'un oiseau exposé aux vapeurs des volcans.

Le père Verrat descend le fleuve en beuglant tandis que Mitchell et les autres se tapent sur les cuisses, même celui qui avait peur d'abord. Le rituel mâle a cela de bon qu'il se communique, qu'il enlève au couteau tout ce qui n'est pas immédiatement utile. Piété, frayeur, compassion, on peut tout laver et tout entreprendre, on peut tout lisser sous le colza des soleils d'août.

Lemme

Beige et Brun sont dans un bateau. Le bateau passe les portes noires d'un asile reconverti en mégalopole smart, avec tables de jeux et ce qu'il faut de basses et de seins à l'air. Echanges de signes, passes magnétiques entre les corbeaux qui se tiennent à l'entrée, il faut parfois conduire le job, conduire la guerre à l'intérieur de soi. Bâtir du vrai exige d'avoir les mains libres, ou tout au contraire serrées fort entre les pinces d'un schizophrène. Interroger les malades pour dresser un portrait plus fidèle de l'auteur mort. Un type en cabane leur dit : la dépression, c'est enfiler des masques plastiques comme dans cette vieille série télé, des masques plus réels que les visages dont ils s'inspirent. Répéter la puissance d'éclat une fois, deux fois, à l'infini. Un rhizome, si vous préférez. La pensée qui partait comme une flèche a dû revoir ses calculs, elle s'est fichée dans un arbre et attend le printemps. Elle bourgeonne par dessous et contamine, c'est elle qui dit une bactérie, un spore puis au bout de l'histoire un nuage atomique. C'est tout ce que je peux vous dire. 

Beige a pris les notes, Brun a donné les coups. La caméra oscille entre le besoin de répéter la séquence ou de laisser le fou s'endormir. 

lundi 6 mai 2013

Le parler des vents futurs / Cas-type : le salopard pare-balles (chronique parue dans le supplément musique des Parages, verset 8)

En dépit des pyrogravures boum boum qui ont fait la joie de quelques philologues de l'absurde (Brian Rouste, pour ne pas le citer), en dépit des arabesques soniques qui ont bâti les nuits du port pour au moins deux bonnes semaines, il faut reconnaître que la  nouvelle fournée d'Allan Mitchell Denton ressemble à une chaussette molle tirée de l'essorage. Plantureuses divisions nées de la fleur de l'âge, les échos de son premier album "I want you fucked dead" avaient fait croître en nous les semences de lendemains irrésistibles, avaient laissé filtrer vers le plafond de la canopée des augures enchanteurs pour le devenir de l'holopop. Las, c'est au désœuvrement et à l'abus d'héxène que l'on doit ces visions de seconde main. Composés dans le manoir du Saint Mécanique, bénie soit sa grosse queue, à grand renfort de claviers malades, les quatre morceaux tristouilles de "Estella Blain will have her revenge on Paris" laissent à penser que le plan va se dérouler comme prévu, qu'on va encore entendre s'effriter sous nos oreilles un assassin monté de toutes pièces. On perçoit pourtant les fantômes des complaintes qu'on vénérait sur "Overland Park", mais la gelée plasmique des arrangements de Böhring relègue le morceau dans la cale de n'importe quel autre navire du genre. On attendra avec une conviction modérée le prochain soubresaut du chanteur, qu'on vient d'apercevoir en train de s'injecter du guano près du quai 7 (plan en pièce jointe sensitive, cliquez sur la partie de votre cerveau correspondante, à discrétion de votre modérateur). La chronique de mon estimé collègue Randolph Carter est tombée deux nanosecondes avant la mienne, on pourra estimer qu'il a la primauté sur la description des marais dans lesquels Denton nous invite à nouveau à copuler, mais il est de bon ton de doubler parfois la donne quand le besoin s'en fait sentir. On n'est jamais assez saturé. Votre estimé chroniqueur, etc...

La parler des vents futurs #5


On n'échappe pas aux superstitions, aux arcs anciens bandés sous la surface. 

La carte trouée qui donne accès au crématorium, dans la vague de béton des dieux au fond de la tour. C'est là que ça commence, contrairement à ce qu'on pourrait penser. Deux détectives en chaussettes tapent les synopsis pour les futures victimes, filin, câbles et tuyaux en mousse pour envoyer très vite les courriers aux familles. Derrière la vitre, Mitchell Denton père a dans les mains une manette qui dit "gaz" et une manette qui dit "stop". Il a découvert que toutes les responsabilités des grands chefs, toutes les auréoles et les ailes qu'on peut faire pousser se ramènent à ces deux manettes, plus éventuellement un petit mot aux parents des victimes. Les décisions sur deux panneaux, le reste c'est du langage. La puissance demeure de tout temps inconnue : les pièces d'échec se mettent en place hors du regard de celui qui dirige. Binaire, c'est suicidaire, chantera plus tard le fondateur d'une musique juteuse, le chanteur fabriqué avec les autres modèles. Jeunesse recommencée en actionnant les manettes, beauté bombardée aux photons dans un aquarium titanesque, puis cordes passées près des omoplates maigrichonnes pour suspendre le verbe. Un seau pour le batteur, s'il-vous-plaît, un coup de blanche pour ses potes. L'ombre des fournisseurs et des putes, toute la manne grasse qu'on a besoin de gérer pour huiler les ressorts. C'est déjà trop loin pour lui : gaz ou stop. 

Détective brun a un  mauvais naturel, détective beige en a un bon. La fiche de poste épinglée dans un coin : forger du caractère et du même pour l'auteur mort. Alcool. Obligatoire. Dès quatorze ans, plus tôt au besoin. Homosexualité refoulée. Ne se prononce pas. Curseur amovible dans une machine à trous. ADN résistant à l'inscription des signes nécessaires : modèle défectueux. Maladie mentale, effet indésirable du morceau de lave implanté dans le cœur. Les plus belles années de ma vie. Avec les curseurs il faut donner l'effet du hasard, de sorte que le tiers terme (parole) qui échappera de la bouche de l'auteur ait l'air d'un heureux accident. 

Le crématorium est en phase directe avec le cœur de la planète, une bouche qui permet l'aller-retour, un french kiss à la taille d'une vie. D'abord naissance, implantation, suivi scrupuleux du synopsis, puis mort violente et funérailles, tout passe et repasse par ici. L'auteur a dressé une liste de volontés qui laisse encore filtrer un peu de lumière jaune. Bûchers, dispersion, chants antiques faisant état d'îles sur lesquelles le sommeil est un enchantement qui se lèvera au bout du temps, espoirs de retours, sosies sur-exploités. Un agent dans chaque port pour vérifier la donne, reliques passées en douane quand personne ne regarde. Beige a entendu parler d'une fissure dans la tour, près de l'entrée des livraisons. L'équipe a été intégralement renouvelée la semaine suivante. Quand la journée est terminée, on tire un store géant au-dessus du port, et Beige sort regarder les flammes dont on asperge cette toiture de nuit. Des animaux-guides horriblement grimés sont conduits sur la piste, et les nouveaux-nés reçoivent un nom de baptême avec le premier coup de sabot.

Eléments pour une arcologie de l'exil


J'ai passé l'éternité réversée, j'entends par là les éons qui venaient avant, j'ai passé l'éternité réversée à chercher ma voix, à chercher ma matière. J'ai tapé à des portes et on m'a dit non. L'impatience terrible d'être soi. J'ai tapé à des portes, des foyers occupés par des voix ridicules, des grondements anciens, des moqueries de paon. Des guides progressent à travers la forêt antédiluvienne. Des guides et des soldats qui n'ont plus de boussole. Une pyramide est au milieu, dont je ne cesse jamais de faire le tour. Dérouler dans la voiture les bandes magnétiques à vitesse rapide. La jungle est circulaire, on n'y entend que ses pas. S’asseoir et puis dire à voix haute dans le silence du bureau : cette fois ce sera la cure ou la mort. S'asseoir se regarder comme un film ne plus emprunter l'honnêteté des autres pour ramasser les fils.  Voir ses mains qui vieillissent, chercher sa voix. Le matin est toujours blanc pour qui s'y prête avec la naïveté nécessaire, avec la gravité des braises au fond des poches. Tirer tout : les filets, les visages en décomposition, les marrons du feu ; s'arrimer. Demander au vide de devenir le compartiment des heures à venir, prendre son billet, s'oublier entre les portes. Passager tu ne te verras plus jamais par la vitre. Avancer botté, môme hululant à l'aube dans un marécage. 

dimanche 5 mai 2013

Le parler des vents futurs - Corolle #2

Se lever la nuit parce qu'on a soif. Se lever la nuit parce qu'on est alcoolique. Je bois, j'écris. J'ai emménagé au quatrième uniquement pour être près du flic qui me pistait. Des lumières allumées pour éclairer le manque. Tuer le keuf, le faire tousser avant, épingler sa photo dans les chiottes, lui demander d'arrêter. Mitchell est mort.

Puis : autre segment de vie. Les disques que j'avais l'habitude d'écouter sont devenus caducs, ils ont fondu comme des crêpes de sarrasin au-dessus du soleil. L'implant toujours, appuyer un ou deux mégots sur la peau. J'habite près de la voie ferrée. Se lever la nuit pour être acclamé par la critique. J'habite là où c'est beau, plus là où c'est dangereux. Nuit de biture. Se lever et voir l’œil unique du lampadaire comme une jolie mandarine. Etre sauvé, faire la bise à Jésus.

Etre sauvé à quatre heures du matin avec la laisse du chien autour du con, autour du cou. Je me suis installé ici pour entendre tous les accidents de la route, pour apprivoiser le déraillement des trains. Trembler dans la couverture de l'agent quand on me pose des questions. 1001 techniques de psychiatrie qui marcheront plus pour moi. 

Lamb a lévité au-dessus d'un écran d'après-guerre. Une fois acquise la certitude qu'il était un enfant virus, il s'est contenté  de nommer le monde avec une petite cuillère et un bloc de pierre. Au faîte d'une journée vieille comme l'espérance, ses parents l'ont cloîtré dans une piaule à barreaux, l'ancienne buanderie. Le bloc était devenu un animal, Lamb rêvait qu'il étranglait un lynx dans une clairière d'automne. Ce n'était pas un combat : le lynx s'approchait, il n'attaquait pas, Lamb respirait l'odeur du velours entre les pattes de la bête et les feuilles tombées au sol. La bête donnait son cou, l'enfant appuyait de toutes ses forces sur un point perdu dans les poils gigantesques, et un sentiment de tristesse définitive, un sentiment de perdition qu'aucun soleil n'abolirait jamais, ce sentiment lui remplissait la cage thoracique comme un gaz. 

samedi 4 mai 2013

Abduction

La machine à trous a atterri à Tenochtitlan. Les esprits simples s'en offusquent. La machine à langage aux mains des indigents. On peut venir avec une carte, repartir avec la carte trouée de façon adéquate. Selon la disposition des trous, un plan simple, qui ne mange pas de pain : accès à de la baise gratuite, péage d'autoroute, entrée dans une boîte de nuit en planches au fond du désert. Configuration des trous analogue à la disposition des étoiles lors de la peste médiévale : envoi en Fedex des tétines de l'auteur. Mamelles à mâcher en attendant que ça se tasse, que la prochaine loterie s'organise avec les moyens du bord, la volonté de bien faire. Un festival belge renommé, le chanteur d'un groupe voué à la canonisation saute depuis le haut d'un pylône. On embauche des jeunes femmes pour formuler des vœux au téléphone, des voix qui puent le cul. Je connaissais le chanteur, j'ai enfoncé dans mon vagin l'objet de son désir. Mon chien se tient sur le seuil quand il sait que je suis dangereux. Je suis obligé de me mettre à quatre pattes pour lui faire comprendre qu'il n'est pas responsable. La machine à trous a atterri à Tenochtitlan, il faut remettre de la sécurité, n'importe quel mec tatoué peut pas mettre la main sur le fruit des impôts. Un esprit qui va vite est un démon, coup de fil au recteur, ce mec présentera pas son travail. L'auteur est partagé comme une hostie, à la table de maman il y avait bien assez de pain pour tout le monde. L'objet de son désir. Dans mon vagin, oui monsieur. 

Balnéaire, c'est la mort. On l'a compris en Floride, on organise des excursions. La baleine géante se tient au fond des eaux, elle regrette, elle voulait pas faire partie du programme, elle a pas répondu quand on l'a appelée par son nom. Estella Blain, le cœur, la beauté qui se tient hors de la normalité du vivant, exécute la danse appropriée pour satisfaire les japonais qui ont payé. Magie : une apparition, un revolver, trois assistants qui font disparaître les preuves, les pauvres preuves, le truc qu'on te balancera à la tête quand tu iras porter plainte. Toutes ces combines qu'on organise. Trois francs six sous, comme disait ma grand-mère. Elle tient un fief dans un HLM, un endroit depuis lequel on canarde ceux qui savent pas écrire. Je monte la voir rarement, mon hygiène de cannibale m'indique les touches de l’ascenseur. L'auteur a un nom faible, on l'a retranché des vivants. Mamie me tire dessus une fois par mois, c'est de bonne guerre, elle a raison, elle me fait les forceps. Comme elle est la seule capable de me dire si papa a bien collé un doigt dans la chatte de ma sœur, comme elle est la seule capable de me dire si, en tant que gosse qui regarde par le trou de la serrure, j'avais ma responsabilité, ma tête sur le billot, je ne dis rien, j'attends son verdict, j'attends un truc qui sonne comme une élégie et donne de la pâture au monde. La tête de Lamb est un truc à balader en l'air contre toutes les bannières. L'hymne à l'amour sur une barque par une femme belle comme l'éternité. Une baleine au fond de l'eau en Floride. 

Le parler des vents futurs - Appendice à l'abduction de l'auteur mort

En 2000 et des poussières, à la sortie de la morgue, j'ai récupéré la couverture d'un agent. Le premier qui m'ait reconnu. J'ai récupéré un couteau, un briquet hors d'usage, et la couverture grise dans laquelle il est mort. Mon père avait le projet fou, démesuré, de m'emmener faire du camping en montagne. Mon père avait le projet de me conduire en jeep dans le désert. Mon père avait compris quel sous-homme j'étais : à peine formé le projet de m'éduquer, il révisa ses plans, y décelant une intention stupide, portée par la douleur de voir le même et l'autre que lui s'échapper dans un seul saut de carpe. Nous nous sommes haïs avec tout l'amour possible, on ne reviendra pas dessus, l'eau retourne à l'eau. 

J'ai récupéré la couverture d'un autre père, le vrai, l'agent chargé d'affaires, l'agent du langage fou dans la noirceur du monde, celui qui m'a reconnu, qui m'a assis à sa table et m'a lavé les pieds. 

Jose Gomez-Zurita est mort du cancer en moins de deux mois. Aucun de ses livres ne sera jamais publié, parce qu'il a enfanté une portée d'idiots qui se sont tiré les cheveux autour de sa tombe. Jose a manqué à ses devoirs, il n'est pas parvenu à créer une osmose en vertu de laquelle la paix aurait été possible. Animaux en guet entre les branches. Quand il voulait me parler de la marche de l'humanité, Jose convoquait l'intérieur de la terre, la foi aveugle en l'instinct animal, les colonies cachées entre les murs. Quand il voulait me parler  de la marche de l'humanité, Jose dessinait sur la table la lutte fratricide entre deux scarabées. Je n'ai jamais pu écouter ; je suis devenu cet ivrogne qui se bat avec des chaises. 


vendredi 3 mai 2013

Corolle #1 - Tout confondre d'abord


J'ai été obligé de tout confondre au regard d'une mystique nouvelle. Dieu est un papa qui laisse ses gosses dans la voiture un jour de canicule. La foi, c'est penser qu'il ne nous a pas oubliés, la foi c'est papa qui ramène un cornet surprise du supermarché, mais la température monte, il y a la queue à la caisse et on finit à la rubrique des faits divers. Tout confondre. Dieu fait ses courses, la queue s'allonge, et le droit à la différence ressemble farouchement à la figure porno de l'interracial : une queue noire dans un cul blanc, ou l'inverse. Tant qu'il y a des peaux différentes, on y voit clair, on est content. C'est une différence qui part du même, un néon, une bite, une caméra au poignet qui dit quel trou quelle main quelle bouche. Une différence qui se dicte, ce n'est jamais que du même déguisé. La couleur de l'uniforme ne distingue plus les armées. Tous avec le même treillis dans la même jungle. Le réseau aime le même, il lui a juste chipé un bout d'accent pour avoir l'air d'infuser de la différence. Mème. 

Culture underground pour les masses, jungle circulaire où tout se recoupe sans cesse, napalm, rock qui fait le tapin, agent orange pour le cerveau, c'est ça la clé du succès. Tout confondre, tout brûler. Avoir l'air sale en étant propre, puis inversement, jouer sur le noir et le blanc, lutter pour l'impunité. On a tous généré de l'immunité diplomatique pour ceux qui nous volent nos corps. Notre besoin d'immunité nourrit le leur. Voter avec un flingue ou un bidon d'essence devant Pôle Emploi. Sur-cultivés, on ne peut plus tuer, les commandements, la loi, l'Internationale, tout cela nous tient, alors on retourne le canon contre soi. L'usine était sympa, on était entre camarades. On pensait pas à regarder dedans, dans le fond, derrière les lèvres, dans le silence de la gorge, là où la vraie révolution sociale devait se livrer. On s'est fait avoir, on remet le couvert. Des gosses remontent une communauté hippie et se réclament de Marcuse. Ce sera parfait jusqu'au jour où on leur réinjectera un peu de même dans le bec, la nana de l'un ira fricoter avec le mec de l'autre, ça pétera comme n'importe quoi avant. On fait pas perdre le goût du sang à une bête en lui limant les dents. 

L'homme pense qu'il a de bonnes raisons de rester sur terre et qu'il y parviendra en se fuyant encore. Système niqué : tout se recoupe, le réseau est un miroir, on ne peut pas échapper à soi. Lamb ne marchait pas dans les rues à la fin du monde, il glissait à leur surface comme une larme de salade sur le sac du marché. Tout confondre d'abord : Lamb est parti en voiture, Lamb a écrit dans sa voiture, perdu dans des pensées torrentielles que rien ne distinguait sur le fond couleur mort, perdu dans sa brûlure et la brûlure des autres. J'ai mal parce que tout le monde a mal. Ma plaie sur le réseau. Le chien en moi qui veut vous plaire.

Tous les jours que Dieu ne fait pas, parce qu'il est au supermarché, je tiens le compte des tombés au combat. Abonnement au fil d'actualités d'un moteur herculéen qui retourne la terre sans penser aux détails, sans penser à la microscopique étoile que nous brodons chacun au revers de nos yeux, je me branche pour rester en touche avec la parole de ceux qui disparaissent. Chaque encoche sous le bureau est une tentative pour comprendre ce que personne ne veut comprendre. Dans quelques mois, qui pensera à la vieille chinoise qui s'est foutue par la fenêtre parce qu'on voulait la reconduire à la frontière ? Vingt ans de ménage dans des boîtes de merde tenues par des escrocs pour finir entre deux poubelles. La retraite des morts. Je pense à elle avec égoïsme et inquiétude, pour penser à nouveau à moi. Tout confondre. Je ne suis pas foutu de décrocher un téléphone pour entendre la voix de ceux qui existent. 

Le parler des vents futurs #4



L'innocence perdue gratte comme un membre fantôme après amputation. La carte de Zane Red dans la poche intérieure du veston. Un pain de C4 contre le ventre, c'est une autre façon de parler. On ne veut plus de mots, on en a trop. Si on songe au nombre de moins en moins raisonnable de personnes pour qui la vérité est une chambre de bonne imbibée de l'odeur du foutre et de la viande, alors on peut inférer que le suicide est une voie de reptation non euclidienne, quoique fertile, vers Dieu ou la corporation céleste. Ce faisant, nul n'a besoin de connaître le corps au-delà de ses besoins, au-delà de la démangeaison de l'innocence perdue, le reste est spéculation - déjà mentale, de fait. Penser, c'est vivre le virus.

En cavale, la première chose qu'on fait, c'est trouver un vétérinaire de campagne. Avec une lame creuse, il peut retirer l'implant. Quand on est comme Lamb, on va pas chez le véto, on se crame le bras avec une cigarette jusqu'à s'effacer des radars. Lamb avait échoué dans une bicoque en banlieue. Il y avait passé près d'un an, avec pour seule compagnie une intégrale de Stevenson et sa brûlure sur le bras qui le démangeait tous les jours. Zane Red disait : "le secret n'est pas de dégainer, mais de penser plus vite". 

Le suicide est une voie de reptation quand on n'en a pas d'autre, quand le langage a bouffé les neurones. Le journal de l'auteur mort, ce n'est pas de l'éloquence, ce n'est plus du langage. Un chat peut distinguer l'élégance de la contrefaçon, il porte le truc en lui, c'est son corps. Le costume gris perle du flic balourd dans son fauteuil, un gobelet de café dans une main, une paire de jumelles dans l'autre. C'est cela la contrefaçon, les mecs en carton de la littérature. Un malade mental connaît la différence entre la parole et le langage. Un malade mental n'a plus besoin du réseau. 

Aujourd'hui ils sont tous autour, comme les enluminures sur un grimoire de sorcière. Avec eux, même ton suicide ne t'appartiendra pas. Une âme, un magot dévalué, un paquet hermétique sorti de la fabrique, une monade, tout standard. Des sacrifices pour un sabbat plus vieux que la terre. Un cœur de lave, l'ogre dedans, c'est du soleil organisé, distribué avec la came. Mourir sur un lit à poil, position érotique, des étoiles américaines sur les tétons. Même ta mort ne t'appartiendra pas, on t'en absentera, tu es absent depuis le début, tu mérites même pas d'être conscient de crever. Ce qui était beau ou humain, les odeurs de serpolet dans la montagne d'enfance, la première scansion de deux mots que tu as collés ensemble avant que quiconque y pense, on t'a pris cela, on te bercera plus, on ne veut plus de mots, on en a trop. 


Lamb regardait la banlieue poudroyer comme une chienne après un traitement antiparasitaire. Terrains vagues. La Tour de Super Jehovah au loin. Plus bas, derrière le feu, la maison de Joker. Sur le toit, la dernière huppe du monde, belle comme les titans, le monde qu'on veut enterrer, la barbarie est aux portes, aux portes de moi j'examine ma propre barbarie, je touche la boule du virus entre mes côtes, Lamb touche la boule. Joker fait un feu. Sous le nuage, les ailes de la huppe nous couvrent les yeux, nous sommes innocents, notre visage est celui d'Harpocrate. Notre enfance atomisée, notre être réduit à l'infra-famille, nous nous berçons nous-même, chacun devient la plume dans l'oreiller de l'autre. Les ailes sur les yeux, comme des anges qui ne peuvent plus regarder la lumière éclatante de face, nous nous endormons pour la première fois en tirant sur la boucle de la ceinture.

Blind days are over


jeudi 2 mai 2013

Le parler des vents futurs #3 - Le journal de l'auteur mort



Un gosse défectueux dans une buanderie. Un gosse - appelons-le Lamb - perdu sur une moquette qui fait des spirales, une fenêtre munie de barreaux, le poster d'un motard sur un engin zébré d'éclairs. On est loin devant dans le futur, on est loin derrière aussi, on est partout sauf ici. On est dans un temps où on a cessé d'écrire à la main. On est dans le temps du clavier, on est dans un monde où le son de la pluie a copié le son des doigts sur le clavier. L'imitation inverse, celle de la technique sur le monde, celle de la technique comme un au-delà du monde, a disparu. Le monde de référence, à partir duquel l'imitation était possible, à partir duquel l'au-delà était possible aussi, ce monde-là a été avalé. On est dans un temps où ce qui compte, ce sont nos traces sur le réseau. C'est une forme froide d'éternité, c'est un lac gelé sur lequel le moindre faux pas pardonne difficilement. En deçà  il n'est plus d'existence, il n'est plus de douleur non plus, encore moins de désenchantement. C'est l'avantage de la noyade sur le bain. Notre ADN, nos empreintes digitales, notre visage et notre voix, tout cela a été foutu dans un grand sac et noyé comme une portée de chatons. C'est l'avantage.

Lamb n'est pas un résistant, c'est un enfant. Comme corporalité pure, il ne peut pas imaginer un monde sans matière. Il en conclut qu'il existe un trou dans la glace. Il le recherche pour s'appliquer à l'agrandir. Sur un bloc de pierre blanche friable, ouverte et éclatée comme la mie de pain, il grave avec une petite cuillère les grands principes qui sous-tendent le journal de l'auteur mort. Il y a la buanderie, les barreaux, le poster, le bloc, la cuillère et l'enfant. 


- Le journal de l'auteur mort est un corps étendu. Comme l'auteur, sauf s'il a choisi la crémation. Mais sur le principe ça ne change rien. Le pourrissement est une brûlure ralentie.

- Le journal de l'auteur mort est une bouée lancée depuis le passé pour qui est absent du présent. La mélancolie se paye avec ce genre de monnaie. Un esprit descend sur nous des cimes, on regagne de la chair et tout redevient différent, on cesse de manger du "semblable".

- De fait, dans le journal de l'auteur mort, l'identité devient une denrée secondaire, issue de la transformation des différences. Au départ, de façon brute, il n'y a que des différences, il n'y a que du corps. 

- Il n'y a pas d'intellectualité pure dans le journal de l'auteur mort. Des notes de bas de page prouvent qu'il a sué, qu'il a aimé, purulé, copulé, qu'il a éprouvé les limites de son cadavre au-delà du concevable.

- Des notes de bas de page prouvent que l'auteur mort a échoué à retranscrire cette mise à l'épreuve de son propre cadavre, et prouvent donc que le monde était antérieur au réseau. 

- Le langage et le "oui" et le "non" sont l'effet du réseau. La parole est l'effet du monde.

- Le journal de l'auteur mort n'est pas là pour créer du consensus, n'est pas là pour être mâle ou femelle. Le journal de l'auteur mort a suffisamment de connectique embarquée pour que vous choisissiez de vous brancher sur un port ou un autre. Le journal de l'auteur mort vous permet de choisir le quai et le numéro du bateau.

Le soleil est une boule d'aluminium au fond d'une poubelle. La vérité aussi. Un jour, des agents du langage, employés pour maintenir une forme de croyance autour de la vérité et du soleil, employés pour effacer Lamb du réseau, ces agents découvriront qu'on les a baisés depuis le début. Ils s'envelopperont dans une couverture grise, au bout d'une jetée, et ils attendront la fin en regardant le ciel et la jetée et la matière qui parle contre la mort du monde, un livre serré entre leurs vieilles cuisses.