lundi 29 avril 2013

Une chanson de geste pour les lunes pleines




La parole érudite est un chant funéraire
La parole vraie ne se sait pas elle-même
Le langage est un deuil qui se porte tout seul

Tout seul contre lui-même tout seul contre la tourbe
Tout seul contre moi je lie et relie les
Mêmes brins d'herbe enragée

Je ne veux pas de ce qui se dit devant la foule
Je ne veux pas de désir je ne veux pas d'opinion
Je veux juste trouver une autre combinatoire pour

Mes cailloux de la nuit
Mes opprobres contraires
Un système apportant l'eau à l'eau et rien d'autre

Une fois ma tête passée au fil du vent
Je peux avancer seul
Je peux inventer dans ma peur des souterrains secrets

Je n'ai plus de pensée pour contenter le néant
Un sabre au clair, une eau, une pensée défaite


lundi 22 avril 2013

La romance dernière

Un jour j'ai eu des charentaises. Il y avait bien d'autres personnes qui en avaient eu avant moi, des pontes, des flics de la langue, des poètes soyeux, je n'étais pas spécialement pionnier, c'était exactement ce que je cherchais, ne pas être pionnier. Toute une vie excrémentielle, passée au tamis de la sueur et du vent, la besogne collée au ventre avec une gibecière qui ne se remplit jamais, tout ça pour qu'à la fin le souvenir de notre silhouette famélique ne demeure pas même dans le cerveau d'un contemporain, ne parlons pas de la postérité, non merci, ça ira. Il faut être accompli au bout d'un moment, merde, il faut bien en avoir pour son argent, quitte à pisser sur le même mur pour dix ans, la carabine planquée dans l'armoire pour le cas où un salopard en voudrait à notre boîte aux lettres. Je veux quelqu'un pour me caresser dans le sens du poil et ne plus me mettre en danger. Je suis écrivain.

Un jour j'ai eu des cauchemars si récalcitrants que les meilleurs docteurs de la région ne parvenaient pas à les soigner. Je me réveillais en chien de ferme sur ma paillasse, la peur au fond de la gorge comme lorsqu'on sent la présence d'une bête qui se dérobe au regard entre les buissons. Je partais battre, non pas la bête, mais ma propre lâcheté à coups de cravache langagière, en me disant qu'un jour je taclerais la bête et non plus seulement moi, en me disant que chacun des bleus que je m'infligeais allait finir par avoir raison de la saloperie, mais ça n'a pas trop fonctionné, et je me suis traîné aux urgences, et je me suis confié à des impotents millionnaires qui n'ont pas compris pourquoi j'avais mal. Par la fenêtre du docteur, on voyait un joli jardin, ça sentait la tulipe. Quand on attend un quart d'heure devant une reproduction des Nymphéas et puis qu'on lâche quarante dollars derrière après avoir vomi sa haine, on redevient un homme, non ? Je suis écrivain.

Un jour j'ai eu des amis. Des gens bienveillants, souvent sincères, en tout cas mieux armés que moi, m'ont dit qu'il fallait que j'aie un peu la gagne, que l'honnêteté payait moins ces temps-ci, que les pharmacies des gigastores de la zone étaient suffisamment blindées en vaseline et en codéine pour que je ne sente rien, mais j'ai quand même mal à chaque fois qu'il me faut serrer une main ou forcer un sourire. Dans mon club de boxe, il n'y a que moi et le sac, les autres restent à la porte, je ne veux pas qu'ils voient. Quelques uns comprennent que j'ai passé trente ans à regarder le gouffre, que je vais avoir du mal à revenir, et pourtant ils déploient des trésors de patience, bandant mes mains jour après jour. Je suis l'infant putréfié de la famille, on m'aime malgré tout, exiger la compréhension serait une folie supplémentaire. Je suis écrivain.

Un jour j'ai eu un texte publié. Ce qui aurait dû m'auréoler pour au moins deux bonnes semaines m'a duré cinq minutes. Je m'en suis servi pour rouler une pelle à une vieille en discothèque. Et après ? Et après rien. L'abattement est revenu, la vie est ce qu'elle est, quelque chose qui entretient des rapports tellement lointains, tellement respectueux avec la littérature qu'on est obligé de faire ce constat : soit on vit, soit on écrit. Me foutre derrière mon clavier lorsque je me sens cool n'a aucun intérêt. Le cool, par définition, n’est ni trop chaud ni trop froid. C'est frais. Comme un rêve dans lequel c'est un mauvais critique littéraire déguisé en miss météo qui vous pogne. Cultiver des rapports opportuns avec des personnes qui ont oublié que l'art devait dire quelque chose de nous ou du monde n'a aucun intérêt. Aimer quelqu'un qui peut simultanément nous sucer et brandir un poignard est un plaisir de coprophage. Moi je me mange vivant. Je suis écrivain.

Je consacre mes forces vives à la seule révolution qu'on ne verra pas depuis l'espace quand l'humanité se décidera à en découdre avec sa propre ombre, la révolution contre moi et moi seul. Parce que dans ce monde satisfait, ne pas m'accepter et pirater mon propre corps est peut-être ma dernière liberté, ma romance dernière. Je marche sur un tranchant aiguisé par mes soins. Je suis écrivain. 


mardi 2 avril 2013

Le parler des vents futurs #2


On cherche toujours un type avec une mallette, et périodiquement son signalement change. Dans la mallette, on sait qu'il y a quelque chose qui ressemble à un morceau de peau tatouée, et c'est d'ailleurs à ça, unicamente, que l'on sait qu'on est tombé sur le bon. Des mecs avec des mallettes, il y en a des milliers sur le circuit prédictif des flics entre la zone et le ciment.

Il regarde la prostituée allongée à ses côtés. Au centre de toutes les nuits d'amour, il y a "souvenir" ; et puis "inquiétude". Il est sur le dos, la fenêtre donne sur une fausse terrasse, peut-être un trompe-l’œil. Le rideau flotte comme un vêtement abandonné, ou un contenant qui ne contient plus rien (comme "savoir", puis "vérité"). Le pistolet est sur la table de nuit, canon reptile sous la lune. Au centre de toutes les nuits d'amour, il y a ce cauchemar qui l'a réveillé enfant et contre lequel il n'a jamais pu trouver de remède ("alcool", "solitude" et "patience" sont rangées sur le haut de l'armoire, pas nécessairement dans cet ordre). Un travail sur les mots est un travail contre la nuit, se dit-il, et puis les mots deviennent la nuit et un dieu-bouche crache des braises.

Depuis que tous les écrivains sont devenus des flics, il a appris à partager ses jours en segments égaux, interchangeables, à travailler pour la nuit et plus contre. Il n’y avait plus de lecteurs, de toute façon, mais il y avait des morts à élucider. Il y aurait toujours des morts. Alors il a mis son imagination au service de nouveaux Rapports. Le tout n’est pas d’obtenir de meilleures statistiques concernant la criminalité, il l’a bien compris, mais de produire de l’écrit, des archives belles et soyeuses pour la ville. L’État veut mettre un peu de poésie dans tout ça. Il faut que les suspects en garde-à-vue finissent par éprouver du plaisir à manger des gnons et à se faire brûler les tétons à la cigarette, que l’ensemble reste un souvenir sympa comme la kermesse, une fois passée la rééducation. Son emploi du temps : il y a le Pointage à la Station, disons du matin à midi. L’après-midi, Petite Maraude, ou Rapport. II y a la Grande Maraude (article__ du code des keufs), disons du crépuscule au mitan de la nuit. La Grande Maraude est dévolue à agrandir ses failles intérieures en buvant et en molestant des putains.

Dans son rêve d’angoisse, il est réveillé par un grattement qui provient de la porte d'entrée, peut-être par un coup de sonnette, oui un coup de sonnette c'est plus probable, parce que ce qui l'interroge, c'est que ses parents ne se soient pas levés. Bambin incandescent, suant, il s’extirpe du lit à barreaux au milieu de la chambre qui ressemble à une zone marécageuse. C’est l’ancienne buanderie. Il y a des champignons en course le long des plinthes, une moquette beige qui fait des spirales piquantes. Il avance vers la porte. Le robinet voudrait pleurer comme une chanson be-bop. Il stoppe la bande du souvenir.

Cela suffira pour aujourd’hui, aurait dit son ancien psy.

Super-flic-écrivain descend humer la nuit noire.