lundi 21 octobre 2013

Un grenier, des benzos, des livres et des lecteurs



Le champ de la dépression ne m'a jamais intéressé autrement que quand il recoupe celui de la littérature. Je veux dire : je ne suis pas toubib ou thérapeute, je suis patient. La vie ordinaire, celle que je mène - celle que d'autres, l'écrasante majorité, mènent aussi - ne présente a priori aucun intérêt littéraire strict. 

Quand je me suis attelé à l'écriture de Décoller les Poumons, je vivais dans un trou noir. Ce n'est pas très compliqué à comprendre : j'avais beaucoup de mal à former des images claires dans mon esprit à cause des médicaments et de l'alcool, et j'ai dû m'enfermer un temps dans un grenier à la campagne (merci Cassandre et Cole) avec seulement des benzos et des clopes pour finir le boulot. Pour autant, je n'avais rien d'autre à nommer que ce trou noir, et me souvenant des préceptes de maître King, je me suis mis à parler de ce que je connaissais, à défaut d'autre chose.

Ce qui n'a pas laissé de me faire rire (et rager), dans la période qui a suivi, c'est le mail de refus qu'un éditeur m'a adressé et qui disait : "vous semblez croire aux histoires, nous y avons pour notre part renoncé". Ce qui me faisait rire, c'était que l'éditeur en question pût penser qu'un auteur était là pour faire autre chose que raconter des histoires. Ce qui me faisait rager, c'était exactement la même assertion : j'avais énormément travaillé afin que mon roman ne fût pas seulement un branloir expérimental, mais aussi un objet tangible avec un début et une fin - un objet lisible pour ainsi dire. 

Que ceci, et je parle ici très précisément de la place du lecteur dans la vie d'une oeuvre, pût être remis en cause me semblait absurde et contre-productif, à la limite de la méprise, à la limite du mépris. 

De Bolaño à Danielewski, et même avant et après ces deux-là, les lecteurs ont toujours eu un jour ou l'autre entre leurs mains des textes étranges, qui ne disaient pas tout, mais qui pour autant racontaient bien une histoire. Que les auteurs en question aient écrit avec le souci du lecteur, ou hors de cette préoccupation, cela importe peu : d'une manière ou d'une autre, leurs travaux ont trouvé des personnes pour les mettre au monde et assurer l'interface. Ainsi ils ont été lus, aimés, haïs, ou encore suspendus dans l'indifférence et l'incompréhension. 

L'histoire de Décoller les Poumons a finalement semblé lisible et partageable à Victorien, des éditions la Matière Noire. C'est à lui qu'incombe le boulot de sage-femme, et je lui en sais gré. C'est certainement un travail aussi difficile que la grossesse qui le précède. Vous pouvez d'ores et déjà en lire un extrait sur son site. Alors, bonne lecture à tous. 


4 commentaires:

  1. "les lecteurs ont toujours eu un jour ou l'autre entre leurs mains des textes étranges, qui ne disaient pas tout, mais qui pour autant racontaient bien une histoire."
    ça fait écho à mes lectures récentes...

    j'ai lu l'extrait, il me tarde de découvrir la suite (et même pour ton livre à venir, j'ai téléchargé epub reader c'est dire l'impatience ... donc j'attends ;)

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  2. -_-' Merci infiniment pour ce soutien Murièle !

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  3. Je viens de terminer votre roman : belle lecture, merci.

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