mardi 16 juillet 2013

Hollywood Cartouche



Quand elle était jeune, ma mamie S. a déposé son premier bébé sur les rails du chemin de fer, dans un morceau de campagne nu et désolé. Les mois précédents, chauds jusqu'à l'infini, ont tourné dans sa tête sept fois comme la langue dans la bouche avant de dire une grosse connerie. La première crise de mamie à seize ans : le mec du manège, un forain géant, brun, avec des poings à enfoncer le punching-ball électrique de la place dans le cœur de l'étoile du Nord, ce mec avait des poils comme des débris de charbon après le barbecue. Sa bite lupin tardif sorti derrière une haie en urgence. Grand lavage du ciel à la musique détergente. A peine une baise correcte. 

[Corolle : le dégueulasse est dépassé, comme un concept pour lequel on aurait donné toutes nos billes, et qui ne s’avérerait plus payant. J'ai touché un tiercé dans l'ordre qui comprend une ascendance insupportable, la maladie mentale, et puis l'alcool pour glisser dans les trous. Ombre tutélaire des écrivains émasculés, pauvreté, balle d'argent lancée à vitesse Grand V depuis la bouche de dieu vers le volcan miniature d'un cœur humain. Devenir cet enfant mort que toutes les femmes avant moi ont porté dans leur ventre ressemble à un jeu de patience sur la table d'un hôtel désuet en bord de mer. On s'y adonne parce qu'on ferait mieux de mourir.]

L'alcaloïde du lupin a infusé dans les veines de Mamie S. pendant environ soixante-dix ans, ce qui est remarquablement court si on rapporte cette durée à celle que nécessite la maturation d'une phalène de mort entre les particules d'Alpha Ursae Minoris. Clinique du docteur Dufang, 2001, je balance mon corps entre les verrières hantées par le souffle des vieux qui se tordent sur des brancards. Mamie est dans une chambre qui refuse le jour. On l'a laissée là en attendant que son corps de divinité se momifie, en vertu d'un processus ancien et codifié à l'extrême. Les servants entrent avec peu de précautions, ombres d'oies en vol cacardant sur l'horizon couleur expérience de mort imminente. Les silhouettes laissent tomber des magazines de mode sur le couvre-lit. Il est impensable de laisser penser à une grabataire qu'elle est en train de se transformer en animal mythique, alors on la malmène un peu. Hier, elle a dû se laisser tondre pour combattre une invasion de poux que les aides-soignantes seules percevaient. Ce sont les ordres du codex Dufang : moins on est conscient de soi, plus on est apte à survivre dans le néant.  

Plus tard, si j'ai le droit, j'ouvrirai son cocon avec une paire de moufles, et j'attraperai le givre de ses artères pour concevoir un maquillage qui résiste au temps et à l'espace, une poudre de plongée dans les céphéides. Alors je serai vieux et je comprendrai à mon tour. 


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