jeudi 16 mai 2013

Une des listes de José Espasa, baie de New York, 1931



- Cuba ne ressemblait à rien : des musiciens comme des monades, contenant tout et réfléchissant tout, des mains tendues et des cordes arrachées, puis la vérité de la vie tombant sur elles avec la grêle de novembre, la foule et la musique se désagrégeant comme une théorie devant une nouvelle théorie plus moderne. Qui lit encore Leibniz ? 
- Reste-t-il des choses à nommer dans le monde quand le mal disparaît ? L'intuition, la paresse, la dévoration mutuelle des entre-soi, toutes ces choses qui éloignent du pays et puis empêchent d'y retourner, même quand les armes sont déposées. 
- Conséquence : un revolver dans son étui dément tous les armistices à venir. En informer les enfants, pour que jamais ils ne cessent de courir. 
- Les personnages des romans qu'on peut acheter dans les boutiques du port sont malades, comme moi. 
- Conséquence : un acte gratuit, qui ne signifierait rien pour personne, serait de mourir sur ce pont. Avec une drogue suffisamment puissante, par exemple une religion orientale, nettoyer l'esprit comme un poisson. Resterait un corps qui parle sans autre contenu que l'air circulant dans son ventre ouvert, une viande, l'élimination parfaite de l'intention et du mensonge.
- Dans un an, un nommé Hart Crane sautera d'un paquebot dans les Caraïbes. "Goodbye, everybody !" Obtenir cette vision en coin sans avoir rien demandé. La vieille au châle près de la poupe croit lire ma main, elle confond mes lignes avec celles du poète. J'hésite à faire partir un courrier pour Crane à la prochaine escale, mais je ne peux pas savoir où l'adresser. Si on plie le temps comme on essore un parapluie, s'attendre à une mousson miniature, ajoute la vieille.
- Une descendance qui cherchera à recréer son arbre. Elle ne verra que les noms, les dates et les emplois. La maladie restera cachée sous l'écorce. Ce que je peux transmettre au capitaine, c'est une tâche pour chaque jour d'ennui et de saoulerie sur la terre ferme : visiter ma tombe, effacer un peu plus le nom à chaque fois avec ce qu'il trouvera, une pierre, une branche d'orme, le revers de sa veste.

2 commentaires:

  1. " Reste-t-il des choses à nommer dans le monde quand le mal disparaît ? "
    Voilà qui en dit long, très long, sur la nécessité de certaines nécessités.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci de souligner cette phrase, Dominique ; c'est une question que je me pose souvent.

      Supprimer