jeudi 30 mai 2013

Lettre à Dominique Boudou / note sur la liste de José Espasa



Un ami musicien me disait jadis - et je ne sais pas s'il s'agit de sa propre formulation ou s'il rapportait les propos d'un autre : "si tout allait bien, nous n'aurions pas besoin de faire du punk. " Et pourtant. 

J'ai été dépassé par ma propre question. Je le suis constamment. La voir reprise, c'est-à-dire aimée dans sa nature même de question, a encore augmenté l'angoisse. Deleuze rappelait qu'on ne se demandait plus ce qu'était la philosophie autrement qu'à minuit, d'une voix inquiète, quand la fête était terminée. Mon minuit personnel, qui est aussi une forme du mal, m'oblige à me poser la question tous les jours.

Je tiens à vous préciser que j'ai lu Leibniz, certes, mais que cette lecture est trop ancienne et trop parcellaire pour que j'aie une connaissance correcte du sujet. Ou encore : sur un ring de foire lavé d'un déluge de vivats et de sonneries stridentes, un(e) spécialiste me foutrait K.O. en un round. Mais je me suis souvenu avoir lu Leibniz, oui, et l'avoir connu boudé par mes coreligionnaires. Kant était davantage à la mode. 

Un cadre narratif qui vous plairait peut-être : un professeur chenu, maltraité dans son corps et dans sa pensée, tente de nous faire comprendre la monadologie et la théodicée. La faculté n'a pas encore été retapée, il y a des gouttières dans la salle, je me tiens sur la frange du vieux monde. Au début du semestre, nous sommes une vingtaine, deux ou trois vers la fin et encore, je ne viens plus qu'une fois sur deux. Le cours dure quatre heures - voilà pour les données objectives. Souvent le professeur, trop vieux, trop fatigué, s'endort et je sors sur la pointe des pieds.

De ce cours, et des autres, la question du langage et du mal est restée seule, comme un ballot sur cet océan-flaque que vous décrivez avec justesse : promesse de sauvetage, possibilité de dérive ad infinitum. Quelque chose qui peut alternativement faire flotter ou couler. C'est peut-être pour cela que les mecs comme Hart Crane sautent du bateau. 

Mes tentatives de traversée en solitaire de la question se soldent souvent par des barbotages dans ma flaque = une question se vit toujours avec inquiétude quand on ne peut pas la partager. Maintenant le partage est fait, et pourtant l'inquiétude demeure. Peut-être parce que celui qui devrait nous serrer dans ses bras ou nous fournir les réponses s'est endormi sur le bureau. Il ne reste plus qu'à sortir à pas de loup ou à le réveiller de force en faisant éclater une baudruche. S'il est bien mort, comme je le soupçonne, il faudra se résigner à écrire, écrire un son qui ne soit plus le pas de loup, plus la baudruche, mais qui se tienne comme un tiers terme entre les exigences opposées de la question.


Bien à vous

1 commentaire:

  1. A bien des égards, votre lettre me touche. La figure du vieux maître en ses vieux murs. L'inquiétude. avec l'étonnement, je la crois nécessaire pour avancer dans le marécage.

    Je partage. Je vous ferai une réponse.

    RépondreSupprimer