jeudi 2 mai 2013

Le parler des vents futurs #3 - Le journal de l'auteur mort



Un gosse défectueux dans une buanderie. Un gosse - appelons-le Lamb - perdu sur une moquette qui fait des spirales, une fenêtre munie de barreaux, le poster d'un motard sur un engin zébré d'éclairs. On est loin devant dans le futur, on est loin derrière aussi, on est partout sauf ici. On est dans un temps où on a cessé d'écrire à la main. On est dans le temps du clavier, on est dans un monde où le son de la pluie a copié le son des doigts sur le clavier. L'imitation inverse, celle de la technique sur le monde, celle de la technique comme un au-delà du monde, a disparu. Le monde de référence, à partir duquel l'imitation était possible, à partir duquel l'au-delà était possible aussi, ce monde-là a été avalé. On est dans un temps où ce qui compte, ce sont nos traces sur le réseau. C'est une forme froide d'éternité, c'est un lac gelé sur lequel le moindre faux pas pardonne difficilement. En deçà  il n'est plus d'existence, il n'est plus de douleur non plus, encore moins de désenchantement. C'est l'avantage de la noyade sur le bain. Notre ADN, nos empreintes digitales, notre visage et notre voix, tout cela a été foutu dans un grand sac et noyé comme une portée de chatons. C'est l'avantage.

Lamb n'est pas un résistant, c'est un enfant. Comme corporalité pure, il ne peut pas imaginer un monde sans matière. Il en conclut qu'il existe un trou dans la glace. Il le recherche pour s'appliquer à l'agrandir. Sur un bloc de pierre blanche friable, ouverte et éclatée comme la mie de pain, il grave avec une petite cuillère les grands principes qui sous-tendent le journal de l'auteur mort. Il y a la buanderie, les barreaux, le poster, le bloc, la cuillère et l'enfant. 


- Le journal de l'auteur mort est un corps étendu. Comme l'auteur, sauf s'il a choisi la crémation. Mais sur le principe ça ne change rien. Le pourrissement est une brûlure ralentie.

- Le journal de l'auteur mort est une bouée lancée depuis le passé pour qui est absent du présent. La mélancolie se paye avec ce genre de monnaie. Un esprit descend sur nous des cimes, on regagne de la chair et tout redevient différent, on cesse de manger du "semblable".

- De fait, dans le journal de l'auteur mort, l'identité devient une denrée secondaire, issue de la transformation des différences. Au départ, de façon brute, il n'y a que des différences, il n'y a que du corps. 

- Il n'y a pas d'intellectualité pure dans le journal de l'auteur mort. Des notes de bas de page prouvent qu'il a sué, qu'il a aimé, purulé, copulé, qu'il a éprouvé les limites de son cadavre au-delà du concevable.

- Des notes de bas de page prouvent que l'auteur mort a échoué à retranscrire cette mise à l'épreuve de son propre cadavre, et prouvent donc que le monde était antérieur au réseau. 

- Le langage et le "oui" et le "non" sont l'effet du réseau. La parole est l'effet du monde.

- Le journal de l'auteur mort n'est pas là pour créer du consensus, n'est pas là pour être mâle ou femelle. Le journal de l'auteur mort a suffisamment de connectique embarquée pour que vous choisissiez de vous brancher sur un port ou un autre. Le journal de l'auteur mort vous permet de choisir le quai et le numéro du bateau.

Le soleil est une boule d'aluminium au fond d'une poubelle. La vérité aussi. Un jour, des agents du langage, employés pour maintenir une forme de croyance autour de la vérité et du soleil, employés pour effacer Lamb du réseau, ces agents découvriront qu'on les a baisés depuis le début. Ils s'envelopperont dans une couverture grise, au bout d'une jetée, et ils attendront la fin en regardant le ciel et la jetée et la matière qui parle contre la mort du monde, un livre serré entre leurs vieilles cuisses.

1 commentaire:

  1. " Les agents du langage " sont déjà à l'oeuvre aujourd'hui, à la télévision mais pas que.

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