mardi 2 avril 2013

Le parler des vents futurs #2


On cherche toujours un type avec une mallette, et périodiquement son signalement change. Dans la mallette, on sait qu'il y a quelque chose qui ressemble à un morceau de peau tatouée, et c'est d'ailleurs à ça, unicamente, que l'on sait qu'on est tombé sur le bon. Des mecs avec des mallettes, il y en a des milliers sur le circuit prédictif des flics entre la zone et le ciment.

Il regarde la prostituée allongée à ses côtés. Au centre de toutes les nuits d'amour, il y a "souvenir" ; et puis "inquiétude". Il est sur le dos, la fenêtre donne sur une fausse terrasse, peut-être un trompe-l’œil. Le rideau flotte comme un vêtement abandonné, ou un contenant qui ne contient plus rien (comme "savoir", puis "vérité"). Le pistolet est sur la table de nuit, canon reptile sous la lune. Au centre de toutes les nuits d'amour, il y a ce cauchemar qui l'a réveillé enfant et contre lequel il n'a jamais pu trouver de remède ("alcool", "solitude" et "patience" sont rangées sur le haut de l'armoire, pas nécessairement dans cet ordre). Un travail sur les mots est un travail contre la nuit, se dit-il, et puis les mots deviennent la nuit et un dieu-bouche crache des braises.

Depuis que tous les écrivains sont devenus des flics, il a appris à partager ses jours en segments égaux, interchangeables, à travailler pour la nuit et plus contre. Il n’y avait plus de lecteurs, de toute façon, mais il y avait des morts à élucider. Il y aurait toujours des morts. Alors il a mis son imagination au service de nouveaux Rapports. Le tout n’est pas d’obtenir de meilleures statistiques concernant la criminalité, il l’a bien compris, mais de produire de l’écrit, des archives belles et soyeuses pour la ville. L’État veut mettre un peu de poésie dans tout ça. Il faut que les suspects en garde-à-vue finissent par éprouver du plaisir à manger des gnons et à se faire brûler les tétons à la cigarette, que l’ensemble reste un souvenir sympa comme la kermesse, une fois passée la rééducation. Son emploi du temps : il y a le Pointage à la Station, disons du matin à midi. L’après-midi, Petite Maraude, ou Rapport. II y a la Grande Maraude (article__ du code des keufs), disons du crépuscule au mitan de la nuit. La Grande Maraude est dévolue à agrandir ses failles intérieures en buvant et en molestant des putains.

Dans son rêve d’angoisse, il est réveillé par un grattement qui provient de la porte d'entrée, peut-être par un coup de sonnette, oui un coup de sonnette c'est plus probable, parce que ce qui l'interroge, c'est que ses parents ne se soient pas levés. Bambin incandescent, suant, il s’extirpe du lit à barreaux au milieu de la chambre qui ressemble à une zone marécageuse. C’est l’ancienne buanderie. Il y a des champignons en course le long des plinthes, une moquette beige qui fait des spirales piquantes. Il avance vers la porte. Le robinet voudrait pleurer comme une chanson be-bop. Il stoppe la bande du souvenir.

Cela suffira pour aujourd’hui, aurait dit son ancien psy.

Super-flic-écrivain descend humer la nuit noire. 

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