lundi 22 avril 2013

La romance dernière

Un jour j'ai eu des charentaises. Il y avait bien d'autres personnes qui en avaient eu avant moi, des pontes, des flics de la langue, des poètes soyeux, je n'étais pas spécialement pionnier, c'était exactement ce que je cherchais, ne pas être pionnier. Toute une vie excrémentielle, passée au tamis de la sueur et du vent, la besogne collée au ventre avec une gibecière qui ne se remplit jamais, tout ça pour qu'à la fin le souvenir de notre silhouette famélique ne demeure pas même dans le cerveau d'un contemporain, ne parlons pas de la postérité, non merci, ça ira. Il faut être accompli au bout d'un moment, merde, il faut bien en avoir pour son argent, quitte à pisser sur le même mur pour dix ans, la carabine planquée dans l'armoire pour le cas où un salopard en voudrait à notre boîte aux lettres. Je veux quelqu'un pour me caresser dans le sens du poil et ne plus me mettre en danger. Je suis écrivain.

Un jour j'ai eu des cauchemars si récalcitrants que les meilleurs docteurs de la région ne parvenaient pas à les soigner. Je me réveillais en chien de ferme sur ma paillasse, la peur au fond de la gorge comme lorsqu'on sent la présence d'une bête qui se dérobe au regard entre les buissons. Je partais battre, non pas la bête, mais ma propre lâcheté à coups de cravache langagière, en me disant qu'un jour je taclerais la bête et non plus seulement moi, en me disant que chacun des bleus que je m'infligeais allait finir par avoir raison de la saloperie, mais ça n'a pas trop fonctionné, et je me suis traîné aux urgences, et je me suis confié à des impotents millionnaires qui n'ont pas compris pourquoi j'avais mal. Par la fenêtre du docteur, on voyait un joli jardin, ça sentait la tulipe. Quand on attend un quart d'heure devant une reproduction des Nymphéas et puis qu'on lâche quarante dollars derrière après avoir vomi sa haine, on redevient un homme, non ? Je suis écrivain.

Un jour j'ai eu des amis. Des gens bienveillants, souvent sincères, en tout cas mieux armés que moi, m'ont dit qu'il fallait que j'aie un peu la gagne, que l'honnêteté payait moins ces temps-ci, que les pharmacies des gigastores de la zone étaient suffisamment blindées en vaseline et en codéine pour que je ne sente rien, mais j'ai quand même mal à chaque fois qu'il me faut serrer une main ou forcer un sourire. Dans mon club de boxe, il n'y a que moi et le sac, les autres restent à la porte, je ne veux pas qu'ils voient. Quelques uns comprennent que j'ai passé trente ans à regarder le gouffre, que je vais avoir du mal à revenir, et pourtant ils déploient des trésors de patience, bandant mes mains jour après jour. Je suis l'infant putréfié de la famille, on m'aime malgré tout, exiger la compréhension serait une folie supplémentaire. Je suis écrivain.

Un jour j'ai eu un texte publié. Ce qui aurait dû m'auréoler pour au moins deux bonnes semaines m'a duré cinq minutes. Je m'en suis servi pour rouler une pelle à une vieille en discothèque. Et après ? Et après rien. L'abattement est revenu, la vie est ce qu'elle est, quelque chose qui entretient des rapports tellement lointains, tellement respectueux avec la littérature qu'on est obligé de faire ce constat : soit on vit, soit on écrit. Me foutre derrière mon clavier lorsque je me sens cool n'a aucun intérêt. Le cool, par définition, n’est ni trop chaud ni trop froid. C'est frais. Comme un rêve dans lequel c'est un mauvais critique littéraire déguisé en miss météo qui vous pogne. Cultiver des rapports opportuns avec des personnes qui ont oublié que l'art devait dire quelque chose de nous ou du monde n'a aucun intérêt. Aimer quelqu'un qui peut simultanément nous sucer et brandir un poignard est un plaisir de coprophage. Moi je me mange vivant. Je suis écrivain.

Je consacre mes forces vives à la seule révolution qu'on ne verra pas depuis l'espace quand l'humanité se décidera à en découdre avec sa propre ombre, la révolution contre moi et moi seul. Parce que dans ce monde satisfait, ne pas m'accepter et pirater mon propre corps est peut-être ma dernière liberté, ma romance dernière. Je marche sur un tranchant aiguisé par mes soins. Je suis écrivain. 


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