jeudi 28 mars 2013

Gonzo Benzo

On prend un plaisir trop léger à la littérature, celui de voir les autres marcher pour nous dans le feu, mais arrive un moment où cette contemplation n'est plus suffisante ; alors on s'ouvre la langue, et on se fait écrivain à notre tour. Cette transition ne s'opère pas sans peine, car la charge qui nous pèse alors (rendre compte de ce qui est), nous pousse chaque jour plus près de l'abîme. On finit, au grand dam des quelques personnes qui nous aiment encore, par prendre des cachets pour supporter le soleil.

Dans son journal, Alejandro Lhurba tenait un registre occulte des différents produits que les psychiatres lui  prescrivaient au fil des ans. Il n'est plus possible aujourd'hui de relier les descriptions de Lhurba à des traitements connus, d'une part à cause des codes qu'il a employés (la relation entre le produit et son nom n'est pas cryptographique mais poétique), d'autre part à cause de la disparition pure et simple de certaines préparations pharmacologiques entre les années soixante et notre époque. Ceci étant, les pages que Lhurba a consacrées à certaines molécules laissent entrevoir une intention de test et de restitution qui s'inscrit sur une vaste terre d’auto-expérimentation journalistique, aux pôles de laquelle on trouverait Baudelaire et Hunter S. Thompson.

La première molécule codée apparaissant dans le journal de Lhurba en tant que traitement prescrit est la lénéine. Ce terme renvoie sans nul doute à l'effet apaisant ("lénifiant") du traitement, mais plus subtilement aussi à la figure du père du bolchevisme. "Les rues de la ville ont encore le goût du sang des religieux versé à l'été 36, longtemps avant ma naissance, quand je planais dans les songes de lénéine de ma mère" nous dit Lhurba début 1967, puis quelques entrées plus tard, vers mars : "Maurel n'a rien compris. Il a envisagé la question sous un angle strictement pratique, sans écouter le son de mon étoile intérieure, qu'habille un cosmos dénué de formes. La lénéine qu'il m'a donnée rétracte les parois de ce ventre noir et j'avance sur les trottoirs avec un manque flagrant de consistance que quelqu'un va bien finir par dénoncer."

On sent au fil des pages un imaginaire tracassé sur les plans de la politique et du religieux, mélangeant le bruit des bottes et l'inquiétude des barres d'immeuble à la nuit. 15 mai 1967 : "C'est cela qui me rend étroit, la châsse que d'aucuns voudraient me voir habiter / corbeaux en arrimage au-dessus des bureaux du syndicat / il me faut peut-être devenir christique pour éponger la peine de toutes ces figures déformées par l'attente de quelque chose de grand, quelque chose qui nous fasse enfin sortir de nous pour embrasser la vérité d'une vie égalitaire et libre. Las - je suis creusé par mon traitement, qui me fait vomir tant et plus. Lors du bal de T., une bande de jeunes comme moi, mais sans visages derrière leurs dents, a frappé la première personne à pousser la porte de la salle. Magda s'est retrouvée avec le nez cassé. Nous ne sommes pas intervenus, pas par lâcheté, mais parce que l'un des voyous est bien placé, et avec le directeur de la centrale, et avec les têtes du syndicat."

Une vision d'angoisse et d'incapacité qui n'a rien à voir avec les entrées reliées quelques années plus tôt à la plante de la musique de dieu(1). Cette drogue, en laquelle Bremmer veut absolument voir la Salvia divinorum, sans pour autant pousser son analyse jusqu'à chercher des preuves de l'existence de cette plante sur le territoire français au début des années 60(2), semble produire sur Lhurba des effets unilatéralement liés à la nature naturante, perçue comme une architecture qui contient l'architecte : "et les carrés se font et se défont en douceur, traçant une route qui semble pourtant nécessaire. Je conjecture longuement sur la nécessité de cette route au milieu de mon champ de vision, lequel est contingent puisque volontairement déformé par la prise de substances. Il y a là un impossible sucré semblable à la barbe à papa, celui d'entendre l'orchestration de dieu dans un brouillard désiré de l'homme."

Les ressentis liés à la plante de la musique de dieu ne font pas intervenir l'angoisse au même titre que la lénéine chez Lhurba. Cette distinction claire que corroborent à de nombreuses reprises les coussins d'oiseaux et le chas des pupilles de tous les êtres, au travers duquel la paix passe un fil, se nuancera toutefois au mois d'octobre 62, lorsque Lhurba s'évanouira sur un chantier toulousain, la masse à la main. "C'était terrible, dit-il, comme si la nécessité avait soudain montré sa face grimaçante, celle d'un Mécaniste pour lequel nous ne sommes que des rouages interchangeables dans une machinerie réclamant du combustible : notre force, nos espérances, jusqu'à ma poésie qui part au feu." On sait qu'à cette époque-là, Lhurba avait vu ses manuscrits adolescents détruits par une erreur de son père. Ce dernier les avaient confondus avec d'inutiles papiers au moment de dresser son bûcher annuel des vieillasseries dans la courette de leur refuge albigeois. On sait aussi que l'effet des drogues est autant lié à la constitution physique d'un individu qu'à la qualité de son horizon mental : la destruction de ses premières poésies a dû être pour Lhurba une épreuve difficile, entraînant ce qu'on nommerait aujourd'hui un bad trip. Quoiqu'il en soit, après cet évanouissement et la nuit fiévreuse qui s'ensuivit, Lhurba abandonna la plante mystérieuse. Il faudra attendre un certain nombre d'années avant que la mention d'un nouveau remède (l'héxène) n'apparaisse dans son journal, chose que nous aborderons dans une suite à cet article.



Al Denton





(1) Nous notons que dieu est ici écrit sans majuscule. L'emploi de majuscules pour les noms de divinités, dans Poèmes écrits dans ma voiture, n'est pas systématique, mais il obéit à certaines règles. A titre d'exemple, lorsque Lhurba écrit eecatl, on peut envisager qu'il s'identifie directement au dieu aztèque du vent. L'emploi d'une minuscule renvoie à la contingence de la vie de Lhurba contre la nécessité inquiète des figures supérieures, introduites par une majuscule. Par ricochet, la plante de la musique de dieu peut fort bien être comprise comme "plante de ma musique" ou "plante de la musique de mon être". Précisons au passage que nous avons inclus la plante dans cet article au titre de drogue utilisée par Lhurba, mais que son utilisation se faisait hors de toute prescription médicale et, cela va de soi, hors de la loi.


(2) Lire le peu concluant Lhurba marchand d'ombre, dans le numéro 93 de la revue catalane G(r)os Fantasma. Du reste, il est fort peu probable que Lhurba ait lié devins (divinorum) et musique de dieu sans aucun autre détour poétique, même en tenant compte de l'attrait qu'il a occasionnellement manifesté pour le chamanisme. Notre analyse développée en note (1) montre que dieu pourrait renvoyer à Lhurba lui-même, or le poète ne se percevait absolument pas comme un voyant rimbaldien. L'hypothèse inverse ferait intervenir un certain cynisme, ou une auto-dérision dont Lhurba était dépourvu. 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire