mercredi 18 décembre 2013

Somewhere, Rith Banney, éditions La Matière Noire



La Matière Noire ajoute un nouveau titre à son catalogue, Somewhere de Rith Banney. Le photographe propose 27 photos accompagnées des textes de 27 auteurs contemporains : Guillaume Siaudeau, Mehdi Berger, Marie-Josée Desvignes, Pierre Henry, Ariane Monod, Sonia Ligorred, Veronique Belenger, Caroline Duris, Julien Martins, Gilles Piazo, Marie-Josée Christien, Olivier Noel, Clara Regy, Leonel Houssam, Julien Chabbert , Richard Mesplède, Eve Zibelyne, Barbara Albeck, Guénolé Boillot, Mike Kasprzak, Lubna Bangs, Irène Figuerola, Al Denton, Juliette Bouchot, Bénédicte Coudière, Sylvain-René de la Verdière & Noé Gaud. 

Pour plus d'informations, c'est par ici que ça se passe.



mardi 17 décembre 2013

Nyctalope, par Heptanes Fraxion



la nuit c'est vachement pratique
pour les étoiles pour les trafics
pour lire ta dernière lettre aussi
qui sent si bon le roussi
que j'apprends à prier sur mon lit de ronces
à prier pour voir les orages ravager
cet endroit atroce que j'adore
cet endroit qui me fait saigner
cet endroit où je ne vais pas me réveiller avant toi
exprès pour te regarder faire semblant de dormir
exprès pour avoir droit à ton premier sourire
cet endroit où je ne vais pas le trouver drôlement léger
ce poids que je porte quand je ne le porte plus
la nuit c'est vachement pratique
pour les étoiles pour les trafics




Le blog d'Heptanes Fraxion est lisible à cet endroit de la toile d'araignée.

mardi 3 décembre 2013

Mon voisin



On s'est croisés
Dans la rue Brume
J'avais la main
Pleine de vomi

On s'est croisés
Et tu as pris
La peine
De me saluer

Au moment où j'allais
Marcher
Vers le canal
Latéral au fleuve

J'avais les dents
Pleines de veuves
Et de souvenirs
Décrépis

J'étais niqué
De fond en comble
Je m'étais mis deux doigts au fond
Et de la gorge

Et de mon ombre
Je m'étais mis
Deux doigts
Bénis

J'ai pas
Abusé de l'opprobre
Dont m'avait couvert
Le quartier

Pensant que j'étais
Fin niqué
J'ai voulu
Tester la guimauve

J'ai pas abusé de l'opprobre
J'ai pas
Usé du pain béni
Quand je me suis senti décati

J'ai avancé jusqu'à l'aurore

mercredi 20 novembre 2013

Nicolas Boudin - oeuvre dernière cherche éditeur


Dans l'un des textes que les Cahiers d'Adèle m'ont fait la joie de publier, je dépeignais la marche volontaire d'un auteur vers la mort. Ce dernier écrivait un récit de suicide intitulé la Romance Dernière, titre que je n'avais pas choisi tout à fait au hasard, ni en complète conscience - les détails de ce choix, du reste, ne nous intéressent pas ici. La présence de ce récit dans un de mes récits n'était pas un pur artefact, mais aussi une réponse, un repoussoir face à ma propre exigence de néant. Aussi ai-je été bouleversé de recevoir récemment un mail ayant en objet "La Chose Dernière", mail émanant de la poétesse Laura Vasquez avec qui j'avais tantôt partagé le sommaire dans la revue pré-citée. 


Mais : le monde dans lequel ce message me convoquait n'avait plus grand chose à voir avec la tragédie comme moyeu fictionnel dans ma propre économie de pensée, puisqu'il s'agissait du monde de Nicolas Boudin, le monde-trou bien réel, bien effectif, créé par son suicide au mois d'octobre. Nicolas Boudin, peintre et auteur, est parti sans bagage, dans le dénuement de sa propre vérité, pour ainsi dire, mais il laisse beaucoup : des œuvres que je vous convie à aller voir sur sa page, mais également un récit de ses derniers jours sur terre, 8 jours sous le soleil, dont les extraits distillés sur le blog de Laura Vasquez laissent entendre ce terrible orage que la lucidité déchaîne au fond d'un cœur. 

Cette oeuvre dernière cherche un éditeur - et précisément parce qu'il s'agit d'une oeuvre qui nous inspire une horreur saine, celle de notre finitude, et de l'infinie liberté dont nous disposons malgré tout à son égard, je crois avec Laura Vasquez qu'elle doit être éditée. 


"On ne croit pas en ce que l'on dit du monde, de soi ou des autres si on n'a pas, au même moment, pleinement conscience qu'on va mourir" nous dit Nicolas Boudin, ou encore : "Je sais qu'en écrivant ce que j'écris maintenant, j'épuise ce qu'il reste de sens à ma vie pour en donner à mon oeuvre.Chacun des mots pèse comme une cartouche dans la paume de la main - chacun de ses mots me pèse, à la fois personnellement et universellement, et peut-être voudrais-je au fond que ce poids puisse être partagé. 


mercredi 30 octobre 2013

On lugera jamais



combien
d'hivers
par la glace fenêtre

tu verras
avec moi
ma sœur

combien
de fois
on lugera

avec des
rires de pastèque
je suis crevé

de soleil blanc
à regarder
par la fenêtre

embrasser le corps
noir du frêne
c'était bien quand

on n'avait rien
d'autre à foutre
depuis j'ai foutu et foutu

ma sœur avant
j'étais un garçon bien
je lugeais

riais en pastèque
je ne jugeais
jamais de rien

combien
de vers dans ma 
mâchoire morte

demande à maman
au cousin
demande à l'enfant 

qui gigote
près de
ton sein

autant de vers
répondra-t-il
que d'étoiles au firmament

autant que de
chevaux de flammes
dans les conduits

de la maison

lundi 21 octobre 2013

Un grenier, des benzos, des livres et des lecteurs



Le champ de la dépression ne m'a jamais intéressé autrement que quand il recoupe celui de la littérature. Je veux dire : je ne suis pas toubib ou thérapeute, je suis patient. La vie ordinaire, celle que je mène - celle que d'autres, l'écrasante majorité, mènent aussi - ne présente a priori aucun intérêt littéraire strict. 

Quand je me suis attelé à l'écriture de Décoller les Poumons, je vivais dans un trou noir. Ce n'est pas très compliqué à comprendre : j'avais beaucoup de mal à former des images claires dans mon esprit à cause des médicaments et de l'alcool, et j'ai dû m'enfermer un temps dans un grenier à la campagne (merci Cassandre et Cole) avec seulement des benzos et des clopes pour finir le boulot. Pour autant, je n'avais rien d'autre à nommer que ce trou noir, et me souvenant des préceptes de maître King, je me suis mis à parler de ce que je connaissais, à défaut d'autre chose.

Ce qui n'a pas laissé de me faire rire (et rager), dans la période qui a suivi, c'est le mail de refus qu'un éditeur m'a adressé et qui disait : "vous semblez croire aux histoires, nous y avons pour notre part renoncé". Ce qui me faisait rire, c'était que l'éditeur en question pût penser qu'un auteur était là pour faire autre chose que raconter des histoires. Ce qui me faisait rager, c'était exactement la même assertion : j'avais énormément travaillé afin que mon roman ne fût pas seulement un branloir expérimental, mais aussi un objet tangible avec un début et une fin - un objet lisible pour ainsi dire. 

Que ceci, et je parle ici très précisément de la place du lecteur dans la vie d'une oeuvre, pût être remis en cause me semblait absurde et contre-productif, à la limite de la méprise, à la limite du mépris. 

De Bolaño à Danielewski, et même avant et après ces deux-là, les lecteurs ont toujours eu un jour ou l'autre entre leurs mains des textes étranges, qui ne disaient pas tout, mais qui pour autant racontaient bien une histoire. Que les auteurs en question aient écrit avec le souci du lecteur, ou hors de cette préoccupation, cela importe peu : d'une manière ou d'une autre, leurs travaux ont trouvé des personnes pour les mettre au monde et assurer l'interface. Ainsi ils ont été lus, aimés, haïs, ou encore suspendus dans l'indifférence et l'incompréhension. 

L'histoire de Décoller les Poumons a finalement semblé lisible et partageable à Victorien, des éditions la Matière Noire. C'est à lui qu'incombe le boulot de sage-femme, et je lui en sais gré. C'est certainement un travail aussi difficile que la grossesse qui le précède. Vous pouvez d'ores et déjà en lire un extrait sur son site. Alors, bonne lecture à tous. 


samedi 12 octobre 2013

Parutions & Webographie




Paru :


Décoller les poumons - roman, éditions La Matière Noire

Frederick et moi - Les Cahiers d'Adèle n°08 "Icônes"

Artis Factae - Les Cahiers d'Adèle n°09 "Mécanique"

Flammes et brouets - Les Cahiers d'Adèle n°10 "Génération"

Estella Blain aura sa revanche sur Paris - L'Angoisse n°04

Poème pourri - Une étoile dans la gorge n°15, émission d'Oslo Deauville sur Radio Soleil 35, écoutable sur le site du créateur / Le Cafard Hérétique n°01, parution mai 2014, abonnements sur le site de la revue !


Trouver en soi une tombe - Le Cafard Hérétique n°01

Succubi Suck - Poème Sale, revue en ligne lisible à cet 

endroit.

On lugera jamais - Poème Sale c'est ici

mourir/administratif/pub - Revue Métèque n°00, "La ville"


Cinq poèmes et un poème - fanzine/livre d'artiste - 1 exemplaire


Claudie wants a cracker - Revue [Sans-Titres] n°01, "Travail" c'est là !

Bons procédés &
Camping-car forêt acide - Revue Métèque n°01, (visiter son site et commander)



Collectif / Autres :


Je meurs - poème dans l'ouvrage Somewhere, Rith Banney, Editions La Matière Noire

Cadavre exquis Cette mission naufragée, l'Ampoule n°09, "Voyage et exotisme", lisible sur le site des éditions de l'Abat-Jour


Poèmes écrits dans ma voiture - Alejandro Lhurba (préface et traduction)















jeudi 22 août 2013

Mon cri de Tarzan - Derek Munn



Il y a là une parole vieille mais jamais aigrie, jeune mais qui évite les revers pénibles de l'insolence. Il y a là comme une forme de pureté qui devient si rare qu'on en viendrait à vouloir la garder près de son cœur en mémoire de tout ce qui nous a échappé jusqu'alors - et je parle précisément de beauté. 
De la même voix viennent les mêmes auspices ; la délicatesse - qui n'est pas réductible à la finesse psychologique des personnages, puisque ceux dont nous sommes en présence ici sont comme autant de terrains vagues qui s'emploieraient eux-mêmes à leur défrichage - la délicatesse de Munn est un jour qu'on souhaiterait voir se lever sur nombre de romans. Las, Mon cri de Tarzan est passé quasi inaperçu. Faudrait-il passer au-delà du titre, suffisant, insuffisant, parfaitement adéquat ? Je ne sais pas. 

La virginité choisie de Munn face à la langue, consciente de ses déterminismes et de son imperfection, cette virginité est aussi celle du personnage central du roman, qui décide de filmer son ignorance de l'Afrique, et réalise un film culte à son corps défendant. Dans les fortunes et infortunes de son projet, il garde quelque chose en lui, une sorte de volonté farouche de ne pas nuire, de ne pas piétiner, quand bien même une tribu de rebelles le ferait prisonnier. Quid du cri, dans ces conditions ? Serait-ce d'abord une retenue, un silence construit patiemment, à l'image de cette prison de planches dans laquelle le destin du réalisateur et de son oeuvre vont se jouer ? Munn va nous laisser y penser par nous-même, l'écrivain doublant alors parfaitement son personnage, à la fois précis et peu interventionniste, ferme dans ses choix et libre face à la vie propre de sa création.

Cette possibilité et nécessité de laisser-aller, on la doit également dans le récit à la présence d'une femme, prisonnière comme le réalisateur pour des motifs flous, une femme qui va devenir à la fois l'objet du film qui se tourne, mais plus encore son sujet, infusant la bobine de sa présence radicale et inatteignable, mystère au-delà du mystère initial que l'Afrique constitue pour le protagoniste.

De toutes les terres pures, impures ou fantasmées, Munn a choisi la langue française pour poser ses bagages. Bien lui en a pris, lui l'anglophone, puisqu'il a  su ainsi faire de sa parole une caméra opérationnelle pour parler de l'homme, une sagaie authentique à enfoncer dans le verbe. 

mardi 30 juillet 2013

Le parler des vents futurs #7 - Barbie tue Rilke



Quand je parlerai fort, je parlerai sans peine. Je serai la totalité totémique que vous avez désavouée, je serai l'autre versant du Styx. Nul mot ne sera formé de ma bouche qui ne soit dévisagé comme un étranger dans la foule, nulle supernova ne sera formée dans le néant qui ne provienne d'abord d'une exigence de néant. 
C'est moi qui dirait arbre ou salope de la même veine saillante à l'intérieur des muscles. Toi qui as couvé la mort des blés à jeter à la face des enfances, toi qui t'es entravé par toi-même, grand garçon poussant vers l'Ouest de tout son rachitisme, tu me demanderas si j'ai la cloche juste à faire sonner sur la mer, et je te répondrai en tout état de cause "rien de plus". 
Pâtres sans cadence, bébés déshérités qui expulsez vos humeurs vers la toile de l'araignée au matin, pensez aux pauvres, à ceux qui n'ont plus d'yeux, plus de fauves pour enserrer le troupeau, plus de gorge à tendre sous la source fraîche.
Je suis le fils de ce qui a été tué de façon première, quand le oui et le non étaient des têtards dans un sarcophage. Je n'ai pas demandé à ce que les questions soient tranchées du revers sinople et azur de l'épée, je n'ai rien demandé. 
Qu'au fond de vous, vous puissiez penser avec justesse et sincérité que la vérité est une baleine, un chas d'aiguille à enfiler, ou une pute miroir devant l'inconvenance de votre désir, cela m'importe moins chaque jour. 

mardi 16 juillet 2013

"Mon corps se trouve en secteur 3, pavillon D" (carnets du docteur Dufang)



La demi-vie plasmatique est une notion devenue obsolète avec l'héxène, qui ne requiert absolument aucune relation avec le sujet compris comme corps. L'idée de base : trouver le composant qui marquerait la séparation entre soma et anima de sorte que son isolation puisse résulter en une culture de masse, comme la tulipe hollandaise. Je garde depuis peu, pour donner de la puissance à toutes mes tentatives d'excarnation, un carnet à côté du lit. J'y note mes cauchemars. Le dernier était une sorte d'essai cinématographique pénible. Un frère et une sœur, en larmes,  se réconfortaient et se reprochaient en même temps un meurtre qui venait d'être commis / lenteur du soir dans des palmiers californiens bouffés par un agrégat de maladies vénériennes / une voiture de flic remontait l'allée jusqu'à la villa = il fallait faire quelque chose. 

La nature étrange de l'affection que je les voyais se vouer l'un à l'autre me faisait penser à une pâte de chair dans un pétrin ancien. La scène était entrecoupée de visions de corps maltraités, dont les membres s'interpénétraient sans fin. Des queues et des vagins cramés sous la torture, des tuyaux branchés sur des anus violentés mille fois par des machinistes consciencieux. A la fin, une bande vidéo sale venait confirmer la réalité du meurtre. Entre les zébrures, on voyait le frère doigter frénétiquement une femme accroupie dans un coin de la pièce, puis il la traînait sur le balcon bleu ciel  avant de lui taper la gorge contre la rambarde d'un geste sec. La gorge s'ouvrait en même temps que les yeux de la femme, avec une délicatesse épiphylle, comme si son esprit et son corps sortaient d'un même coup du rêve (alors que, nous le savons, ce n'est jamais tout à fait cela qui se produit). 

La lumière bleu flic, j'y ai repensé en prenant la rocade pour retrouver l'hôtel. Je roulais, le Christ à ma droite sur la colline. Voie vers le ciel entre les interstices d'un store gras. Aujourd'hui, la patiente _ (la rousse) a dit "141 paragraphes qui me prendront ma vie". Je ne sais pas si elle parlait de son travail d'écrivain, qu'elle a mis de côté pour se porter volontaire à la Tour, et je ne sais pas plus si elle entendait que ces paragraphes prendraient un temps donné de son existence (celui qui reste entre maintenant et la date de sa mort), ou bien s'ils lui arracheraient son secret d'un coup. Les deux, probablement. Des gosses m'ont hué du côté de Powder Hill, quand je leur ai dit que je ne retrouvais plus mon chemin. Saloperie de gosses, toujours en avance sur la recherche.

Hollywood Cartouche



Quand elle était jeune, ma mamie S. a déposé son premier bébé sur les rails du chemin de fer, dans un morceau de campagne nu et désolé. Les mois précédents, chauds jusqu'à l'infini, ont tourné dans sa tête sept fois comme la langue dans la bouche avant de dire une grosse connerie. La première crise de mamie à seize ans : le mec du manège, un forain géant, brun, avec des poings à enfoncer le punching-ball électrique de la place dans le cœur de l'étoile du Nord, ce mec avait des poils comme des débris de charbon après le barbecue. Sa bite lupin tardif sorti derrière une haie en urgence. Grand lavage du ciel à la musique détergente. A peine une baise correcte. 

[Corolle : le dégueulasse est dépassé, comme un concept pour lequel on aurait donné toutes nos billes, et qui ne s’avérerait plus payant. J'ai touché un tiercé dans l'ordre qui comprend une ascendance insupportable, la maladie mentale, et puis l'alcool pour glisser dans les trous. Ombre tutélaire des écrivains émasculés, pauvreté, balle d'argent lancée à vitesse Grand V depuis la bouche de dieu vers le volcan miniature d'un cœur humain. Devenir cet enfant mort que toutes les femmes avant moi ont porté dans leur ventre ressemble à un jeu de patience sur la table d'un hôtel désuet en bord de mer. On s'y adonne parce qu'on ferait mieux de mourir.]

L'alcaloïde du lupin a infusé dans les veines de Mamie S. pendant environ soixante-dix ans, ce qui est remarquablement court si on rapporte cette durée à celle que nécessite la maturation d'une phalène de mort entre les particules d'Alpha Ursae Minoris. Clinique du docteur Dufang, 2001, je balance mon corps entre les verrières hantées par le souffle des vieux qui se tordent sur des brancards. Mamie est dans une chambre qui refuse le jour. On l'a laissée là en attendant que son corps de divinité se momifie, en vertu d'un processus ancien et codifié à l'extrême. Les servants entrent avec peu de précautions, ombres d'oies en vol cacardant sur l'horizon couleur expérience de mort imminente. Les silhouettes laissent tomber des magazines de mode sur le couvre-lit. Il est impensable de laisser penser à une grabataire qu'elle est en train de se transformer en animal mythique, alors on la malmène un peu. Hier, elle a dû se laisser tondre pour combattre une invasion de poux que les aides-soignantes seules percevaient. Ce sont les ordres du codex Dufang : moins on est conscient de soi, plus on est apte à survivre dans le néant.  

Plus tard, si j'ai le droit, j'ouvrirai son cocon avec une paire de moufles, et j'attraperai le givre de ses artères pour concevoir un maquillage qui résiste au temps et à l'espace, une poudre de plongée dans les céphéides. Alors je serai vieux et je comprendrai à mon tour. 


mardi 9 juillet 2013

Battre le corps - Dominique Boudou



En traduisant Lhurba, je me suis souvent dit que je voulais voir ma poésie, sinon celle des autres, se terrer dans une hutte au fond de laquelle on ne trouverait plus que quelques mots : nuit, vent, bleu ou vert. Travail d'élagage, défi lancé entre ouvriers depuis l'échafaudage, entre condamnés depuis l'échafaud. La poésie de Boudou tape droit au cœur, pas simplement le cœur de celui en moi qui lit, mais elle tape aussi droit au cœur de celui en moi qui écrit, parce qu'elle parvient à cette clarté première et dernière du travail de création : faire monde autour d'une poignée toujours plus réduite de mots.

Pain lait peau visage neige

Le langage de Boudou épouse son objet (son sujet, devrais-je dire) avec une ardeur inquiète, dévisage l'être inondé de nuit qui se cache dans l'auteur, et accueille avec peu de moyens mais une grande puissance de vérité cet autre qui fait silence dans une maladie du silence. 

" Et si le mal en toi
Avait commencé avant toi
Logé déjà au sein de ta mère et de sa mère
Quand elles avaient dix ans
Et que les mots leur manquaient
Pour dire le vertige de la neige
Même leurs mains
Ne savaient pas parler "

C'est un livre qui, une fois terminé, s'est caché dans mon placard secret avec les autres choses d'importance. Nul doute que j'y reviendrai dans les moments de malaise, quand mes propres mots seront insuffisants à faire cravacher les ombres.



Battre le corps, Dominique Boudou, aux éditions Le Nouvel Athanor, préface de Jean-Luc Maxence.
Dominique Boudou tient toujours son blog à cet endroit.
La photo a été piquée sur le blog de Jean-Baptiste Pedini. Merci !


samedi 22 juin 2013

mourir/administratif/pub



y a un endroit qui crie 
comme ça
la mort sous les
transformateurs
mégaphone au-des-
sus des rails
je peux enfin me branler
de façon adéquate
de tout
ça doit puer un truc 
ancien
les bonnes vieilles peupleraies
plantées par les agents
qui croient 
que c'est d'eux qu'advint la forêt

Paco du jardin d'insertion
vélo et tronche de mongolien
vient y reposer ses genoux
dans le couchant il est tout nu
il creuse une tombe un abribus
pour quand il pleuvra des missiles

ils ont tous des cutes secrètes
pour planquer les autoradios
la mairie a déployé un communiqué
y a plus que des trous dans la chaussée

au croisement de 
Montbourbier
y a un endroit qui crie
comme ça
le sommeil dans la peupleraie
le train qui fait vibrer ses fils
la grosse taloche du maçon
bouquet de fleurs de Lexomil
après s'être enculés bien sec
entre deux Smirnoff Ice c'est bon


mercredi 12 juin 2013

L'annonce faite à Marie (du bureau en face)


Je crois qu'il va falloir que je déménage ou que je change de boîte aux lettres, car même les lettres de refus d'éditeurs n'arrivent plus jusqu'à chez moi. C'est un constat de double échec que d'échouer à se faire refuser. Et puis, mine de rien, ça bouffe pas mal de timbres et de photocopies. Et puis de toute façon mes troubles de l'humeur font que je ne suis définitivement pas doué pour les pratiques commerciales, sociales et orales. Pour ces dernières, il faut compter en plus les risques de papillomavirus.

C'est à ce titre que j'ai décidé de faire mes bouquins moi-même. 

Paraîtront donc d'ici quelques mois les "Poèmes écrits dans ma voiture" d'Alejandro Lhurba, que j'ai traduits et préfacés tant bien que mal. Une trentaine d'exemplaires, sans fioritures, qui seront en dépôt dans certaine librairie montalbanaise. 

Le projet suivant sera consacré à la mini édition d'un journal que j'ai tenu de 2009 à 2012, et s'appellera Baiser des trous noirs et attendre la fin. Deux exemplaires prévus, un pour l'auteur, l'autre qui sera balancé dans un lac du Tarn, préalablement emballé dans un sac de congélation - à charge pour le lecteur intéressé de le récupérer par ses propres moyens.

Plus d'informations ici, au fur et à mesure que la chose se structurera. 

mardi 4 juin 2013

Prendre langue




Dominique,


Je me suis demandé hier, à cause d'un soleil frais qui s'est abattu entre deux pluies, si la mélancolie ne déployait pas ses ailes comme forme de l'inquiétude tournée vers le passé. Un oiseau qui aurait inversé sa course. J'avais à choisir entre le vol d'un épervier et celui d'un canard, les deux s'étant croisés dans mon champ de vision ; rien ne me décidait. Cela n'est pas clair : entendez que je ne comprends bien ni l'inquiétude ni la mélancolie, mais parfois j'observe que l'une et l'autre me laissent au pied d'un arbre avec la même soif. Je me trouvais dans une serre, mon métier m'obligeait à servir à boire, et pourtant il me semblait que chacun se déshydratait tant et tant. 

Souvent j'ai pensé être un jeune homme rassis avant l'âge, dont l'ambition se construisait par à coups contre l'ambition adverse et contre cela seulement, sans germe positif à faire croître, je veux dire sans germe authentique, qui ne soit pas la conséquence de l'extériorité pure mais la conséquence d'un retour vers soi, un retour dans lequel autre chose (une chose plus belle, cela va de soi) se trouverait. J'ai imaginé de fait, contre le droit, un monde solitaire, un monde dans lequel la solitude serait encore " inférieure au fait de se posséder ", pour reprendre un poème antérieur. 

Un dénuement qui se dirait comme : plus rien que soi, et soi encore, et l'inquiétude, et la mélancolie = choisissez un pôle vers lequel diriger votre expédition, vos armes et vos bagages / les terres vierges d'autrefois sont des imaginaires que l'instantanéité du mal dépasse trop souvent. Nous sommes rassasiés de vérité. 

Quand avons-nous cessé d'être semblables aux premiers hommes, pour qui le langage était comme vous le définissez un outil de relation ? Il me semble que le langage, dont ceux qui écrivent devraient s'emparer comme la dernière légitimité à brandir, un rempart pour l'humanité si vous préférez, est devenu l'instrument de la guerre dont il était sensé nous prémunir. Des mecs sont apparemment payés pour la tâche, et on appelle capitalistiquement ce grand oeuvre le storytelling. Notre boulot sans ses grandes courbures, un truc qui se dédouane du sang et n'exige que l'ossature. 

Par la grâce des choses, être inquiet, cela serait aussi  reconnaître sur soi la possibilité de faire le mal. De le construire. Et alors bâtir une réponse, fut-ce une réponse à la lettre la plus belle du monde (par exemple, la lettre que vous m'adressez - parce que j'estime que répondre à un homme dont on n'a pas touché la main ou fermé les yeux dans son cercueil, c'est déjà franchir une mare où peu se risqueraient), bâtir une réponse exigerait presque par avance le mal et la contradiction. Et je veux que vous compreniez ce dernier terme pour ce qu'il est, à savoir se dire dans l'adversité, peut-être même simplement se dire contre ce qui est autre. Ou bien que vous en fassiez une chose différente, si le cœur toutefois vous en dit. 

Cependant.

Hier, une enfant m'a tendu ses bras. Elle n'avait personne d'autre que moi pour assurer l'interface avec un monde adulte biscornu. Les grands présents se renvoyaient la balle, il n'y avait qu'Al et sa paternité perdue ; un vœu non exaucé en somme, avec sa cohorte d'ancestrales difficultés. Contre mes défenses, j'ai pris la situation banqueroutière comme langage et comme possibilité, j'ai pris la situation comme inquiétude aussi, et la gamine et moi avons construit ensemble un nichoir pour les oiseaux. Je crois qu'elle aussi a pris tout cela pour langage et possibilité, je crois par ailleurs qu'elle a instantanément avisé la chose comme antérieure au langage, ou bien faisant abdiquer toute forme de prédication : l'inquiétude n'a jamais semblé frôler son aile - en réalité, si on veut résumer, c'est la gosse qui a mouché toutes mes peurs d'un coup. Épervier ou canard, ce que nous avons construit est trop petit, cependant la chose s'est faite récipiendaire d'un nid qu'aucune amertume ne saurait souder. La dureté s'est absentée le temps d'une rencontre, le temps d'un élevage mutuel pour ainsi dire. Pourvu que ce genre d'accident rencontre enfin la nécessité qu'il espère. 

Bien à vous,

vendredi 31 mai 2013

For a former hardcore band



je t'ai vu la dernière fois 
au tlalocan
t'essayais même pas
d'enrayer la machine à carnage
que t'avais développée sur ta peau
c'était rougeoyant 
de te voir faire
marcher sur les roseaux
inventer les calendes
et renvoyer l'éclipse 
à sa saloperie primitive
de mort feinte 
et recommencée

un pélican
une guitare 
un voilier bleu comme la lèpre
reprends la liste avec moi
s'il te plaît


jeudi 30 mai 2013

Lettre à Dominique Boudou / note sur la liste de José Espasa



Un ami musicien me disait jadis - et je ne sais pas s'il s'agit de sa propre formulation ou s'il rapportait les propos d'un autre : "si tout allait bien, nous n'aurions pas besoin de faire du punk. " Et pourtant. 

J'ai été dépassé par ma propre question. Je le suis constamment. La voir reprise, c'est-à-dire aimée dans sa nature même de question, a encore augmenté l'angoisse. Deleuze rappelait qu'on ne se demandait plus ce qu'était la philosophie autrement qu'à minuit, d'une voix inquiète, quand la fête était terminée. Mon minuit personnel, qui est aussi une forme du mal, m'oblige à me poser la question tous les jours.

Je tiens à vous préciser que j'ai lu Leibniz, certes, mais que cette lecture est trop ancienne et trop parcellaire pour que j'aie une connaissance correcte du sujet. Ou encore : sur un ring de foire lavé d'un déluge de vivats et de sonneries stridentes, un(e) spécialiste me foutrait K.O. en un round. Mais je me suis souvenu avoir lu Leibniz, oui, et l'avoir connu boudé par mes coreligionnaires. Kant était davantage à la mode. 

Un cadre narratif qui vous plairait peut-être : un professeur chenu, maltraité dans son corps et dans sa pensée, tente de nous faire comprendre la monadologie et la théodicée. La faculté n'a pas encore été retapée, il y a des gouttières dans la salle, je me tiens sur la frange du vieux monde. Au début du semestre, nous sommes une vingtaine, deux ou trois vers la fin et encore, je ne viens plus qu'une fois sur deux. Le cours dure quatre heures - voilà pour les données objectives. Souvent le professeur, trop vieux, trop fatigué, s'endort et je sors sur la pointe des pieds.

De ce cours, et des autres, la question du langage et du mal est restée seule, comme un ballot sur cet océan-flaque que vous décrivez avec justesse : promesse de sauvetage, possibilité de dérive ad infinitum. Quelque chose qui peut alternativement faire flotter ou couler. C'est peut-être pour cela que les mecs comme Hart Crane sautent du bateau. 

Mes tentatives de traversée en solitaire de la question se soldent souvent par des barbotages dans ma flaque = une question se vit toujours avec inquiétude quand on ne peut pas la partager. Maintenant le partage est fait, et pourtant l'inquiétude demeure. Peut-être parce que celui qui devrait nous serrer dans ses bras ou nous fournir les réponses s'est endormi sur le bureau. Il ne reste plus qu'à sortir à pas de loup ou à le réveiller de force en faisant éclater une baudruche. S'il est bien mort, comme je le soupçonne, il faudra se résigner à écrire, écrire un son qui ne soit plus le pas de loup, plus la baudruche, mais qui se tienne comme un tiers terme entre les exigences opposées de la question.


Bien à vous

jeudi 16 mai 2013

Une des listes de José Espasa, baie de New York, 1931



- Cuba ne ressemblait à rien : des musiciens comme des monades, contenant tout et réfléchissant tout, des mains tendues et des cordes arrachées, puis la vérité de la vie tombant sur elles avec la grêle de novembre, la foule et la musique se désagrégeant comme une théorie devant une nouvelle théorie plus moderne. Qui lit encore Leibniz ? 
- Reste-t-il des choses à nommer dans le monde quand le mal disparaît ? L'intuition, la paresse, la dévoration mutuelle des entre-soi, toutes ces choses qui éloignent du pays et puis empêchent d'y retourner, même quand les armes sont déposées. 
- Conséquence : un revolver dans son étui dément tous les armistices à venir. En informer les enfants, pour que jamais ils ne cessent de courir. 
- Les personnages des romans qu'on peut acheter dans les boutiques du port sont malades, comme moi. 
- Conséquence : un acte gratuit, qui ne signifierait rien pour personne, serait de mourir sur ce pont. Avec une drogue suffisamment puissante, par exemple une religion orientale, nettoyer l'esprit comme un poisson. Resterait un corps qui parle sans autre contenu que l'air circulant dans son ventre ouvert, une viande, l'élimination parfaite de l'intention et du mensonge.
- Dans un an, un nommé Hart Crane sautera d'un paquebot dans les Caraïbes. "Goodbye, everybody !" Obtenir cette vision en coin sans avoir rien demandé. La vieille au châle près de la poupe croit lire ma main, elle confond mes lignes avec celles du poète. J'hésite à faire partir un courrier pour Crane à la prochaine escale, mais je ne peux pas savoir où l'adresser. Si on plie le temps comme on essore un parapluie, s'attendre à une mousson miniature, ajoute la vieille.
- Une descendance qui cherchera à recréer son arbre. Elle ne verra que les noms, les dates et les emplois. La maladie restera cachée sous l'écorce. Ce que je peux transmettre au capitaine, c'est une tâche pour chaque jour d'ennui et de saoulerie sur la terre ferme : visiter ma tombe, effacer un peu plus le nom à chaque fois avec ce qu'il trouvera, une pierre, une branche d'orme, le revers de sa veste.

lundi 13 mai 2013

Poème pourri



Un peu de soleil entre les branches
Je me suis dit
Quand j'ai tiré le tabouret
Un peu de soleil bourré
Un peu de soleil en épines
Un peu de soleil assoiffé
Si t'en veux une autre gorgée
Il faudra t'astiquer la pine

Un peu de soleil en fusée
Pour se défaire de ce qui est fait
Et quand le soleil se débine
Il faut bien planter et replanter 
Les clous

Un peu de soleil qui ressemble
Au portrait de la vieille pute
Et des promesses dans une main
Et un paquet de ronces dans l'autre
Un peu de soleil qui a le goût
De rien et demain rien de plus

Un peu de soleil sur le dos
Quand j'ai tiré la corde à linge
Un peu de soleil pour le singe
Qui me bouffera le cerveau
Si je reste encore une minute

Un peu de soleil sur les pieds
Pour me conduire vers la cendre
Un coup de canif au contrat
Vers le dégel ou vers décembre
Tous ces gravats qu'on fout à l'eau

Tous ces cercueils qu'on amenuise
Dans l'ombre du crématorium
Toute cette vie qu'on déguise
Dans les joyeux sanatoriums
Tu dois me prendre pour un cave

Qu'a rien capté de la noblesse
Qu'a rien capté du jour qui fuit
Qu'il faut cogner avec tendresse
Tu dois me prendre pour un cave

Le soleil du four s'est levé
Moi je regarde bien la pointe
De mes orteils auréolés
Partir en flammèches qui flanchent
Sérieuses et puis distinctes
Et puis éteintes
Un peu de soleil entre les branches
Je me suis dit

mardi 7 mai 2013

Le parler des vents futurs #6

On met le père Verrat dans une barque, plus loin c'est Avalon on lui dit, la vérité terreuse pleine de poussins visionnaires, on va t'ouvrir les mirettes. Mitchell et la bande en 1967, une escouade de gosses tristes qui devisent en attendant la fin du monde. La ville est encore pluie, on n'a pas abattu le pont ni les remparts, il reste une odeur de suée et de butane entre les pierres roses. Des degrés infinis conduisent au bord du fleuve, on passe une ancienne poterne en bavardant. Celui de la bande qui a vu une silhouette phosphorescente dans son placard quand il était enfant n'a pas envie de blaguer. Il s'oppose à ce qu'on va faire au père Verrat, pressent que ça va être terrible, rien n'y fait. Le vieux a été ligoté, Mitchell lui colle un entonnoir dans la bouche et verse un litre de rhum. Tout est dans la question des fleurs, seront-elles ouvertes ou fermées, l'eau inverse-t-elle sa course quand tu approches de l'île, voilà ce qu'il va te falloir garder à l'esprit, le vieux. 

Un rituel mâle élaboré dans les laboratoires du docteur Dufang à partir d'un germe de peste : battre la viande saoule, puis la jeter au fleuve. Le rituel mâle ne vaut rien si on ne le relie pas, à partir du métier en bois, aux symboles appropriés, constellations invisibles, bouffées chevaleresques de drogue, lupins tordus dans le couchant. Une héraldique de la douleur qui a ses intuitions bien ordonnées comme une table de chirurgie. Empalements. J'ai été appuyer ma bouche contre les murs anciens avant la chute de la ville, j'y ai senti les couleuvres et l'esprit nu des eaux, c'était blanc comme l’œil du chien qui perd la vue. Depuis les crèmes et les spirales des catacombes, la nuit advint au jour, le jour lui rendit la pareille, majorée d'une taxe : rien ne dormirait jamais qui ne sut bien parler d'abord, rien ne reviendrait à l'eau que l'intention pure, limée, d'un oiseau exposé aux vapeurs des volcans.

Le père Verrat descend le fleuve en beuglant tandis que Mitchell et les autres se tapent sur les cuisses, même celui qui avait peur d'abord. Le rituel mâle a cela de bon qu'il se communique, qu'il enlève au couteau tout ce qui n'est pas immédiatement utile. Piété, frayeur, compassion, on peut tout laver et tout entreprendre, on peut tout lisser sous le colza des soleils d'août.

Lemme

Beige et Brun sont dans un bateau. Le bateau passe les portes noires d'un asile reconverti en mégalopole smart, avec tables de jeux et ce qu'il faut de basses et de seins à l'air. Echanges de signes, passes magnétiques entre les corbeaux qui se tiennent à l'entrée, il faut parfois conduire le job, conduire la guerre à l'intérieur de soi. Bâtir du vrai exige d'avoir les mains libres, ou tout au contraire serrées fort entre les pinces d'un schizophrène. Interroger les malades pour dresser un portrait plus fidèle de l'auteur mort. Un type en cabane leur dit : la dépression, c'est enfiler des masques plastiques comme dans cette vieille série télé, des masques plus réels que les visages dont ils s'inspirent. Répéter la puissance d'éclat une fois, deux fois, à l'infini. Un rhizome, si vous préférez. La pensée qui partait comme une flèche a dû revoir ses calculs, elle s'est fichée dans un arbre et attend le printemps. Elle bourgeonne par dessous et contamine, c'est elle qui dit une bactérie, un spore puis au bout de l'histoire un nuage atomique. C'est tout ce que je peux vous dire. 

Beige a pris les notes, Brun a donné les coups. La caméra oscille entre le besoin de répéter la séquence ou de laisser le fou s'endormir. 

lundi 6 mai 2013

Le parler des vents futurs / Cas-type : le salopard pare-balles (chronique parue dans le supplément musique des Parages, verset 8)

En dépit des pyrogravures boum boum qui ont fait la joie de quelques philologues de l'absurde (Brian Rouste, pour ne pas le citer), en dépit des arabesques soniques qui ont bâti les nuits du port pour au moins deux bonnes semaines, il faut reconnaître que la  nouvelle fournée d'Allan Mitchell Denton ressemble à une chaussette molle tirée de l'essorage. Plantureuses divisions nées de la fleur de l'âge, les échos de son premier album "I want you fucked dead" avaient fait croître en nous les semences de lendemains irrésistibles, avaient laissé filtrer vers le plafond de la canopée des augures enchanteurs pour le devenir de l'holopop. Las, c'est au désœuvrement et à l'abus d'héxène que l'on doit ces visions de seconde main. Composés dans le manoir du Saint Mécanique, bénie soit sa grosse queue, à grand renfort de claviers malades, les quatre morceaux tristouilles de "Estella Blain will have her revenge on Paris" laissent à penser que le plan va se dérouler comme prévu, qu'on va encore entendre s'effriter sous nos oreilles un assassin monté de toutes pièces. On perçoit pourtant les fantômes des complaintes qu'on vénérait sur "Overland Park", mais la gelée plasmique des arrangements de Böhring relègue le morceau dans la cale de n'importe quel autre navire du genre. On attendra avec une conviction modérée le prochain soubresaut du chanteur, qu'on vient d'apercevoir en train de s'injecter du guano près du quai 7 (plan en pièce jointe sensitive, cliquez sur la partie de votre cerveau correspondante, à discrétion de votre modérateur). La chronique de mon estimé collègue Randolph Carter est tombée deux nanosecondes avant la mienne, on pourra estimer qu'il a la primauté sur la description des marais dans lesquels Denton nous invite à nouveau à copuler, mais il est de bon ton de doubler parfois la donne quand le besoin s'en fait sentir. On n'est jamais assez saturé. Votre estimé chroniqueur, etc...

La parler des vents futurs #5


On n'échappe pas aux superstitions, aux arcs anciens bandés sous la surface. 

La carte trouée qui donne accès au crématorium, dans la vague de béton des dieux au fond de la tour. C'est là que ça commence, contrairement à ce qu'on pourrait penser. Deux détectives en chaussettes tapent les synopsis pour les futures victimes, filin, câbles et tuyaux en mousse pour envoyer très vite les courriers aux familles. Derrière la vitre, Mitchell Denton père a dans les mains une manette qui dit "gaz" et une manette qui dit "stop". Il a découvert que toutes les responsabilités des grands chefs, toutes les auréoles et les ailes qu'on peut faire pousser se ramènent à ces deux manettes, plus éventuellement un petit mot aux parents des victimes. Les décisions sur deux panneaux, le reste c'est du langage. La puissance demeure de tout temps inconnue : les pièces d'échec se mettent en place hors du regard de celui qui dirige. Binaire, c'est suicidaire, chantera plus tard le fondateur d'une musique juteuse, le chanteur fabriqué avec les autres modèles. Jeunesse recommencée en actionnant les manettes, beauté bombardée aux photons dans un aquarium titanesque, puis cordes passées près des omoplates maigrichonnes pour suspendre le verbe. Un seau pour le batteur, s'il-vous-plaît, un coup de blanche pour ses potes. L'ombre des fournisseurs et des putes, toute la manne grasse qu'on a besoin de gérer pour huiler les ressorts. C'est déjà trop loin pour lui : gaz ou stop. 

Détective brun a un  mauvais naturel, détective beige en a un bon. La fiche de poste épinglée dans un coin : forger du caractère et du même pour l'auteur mort. Alcool. Obligatoire. Dès quatorze ans, plus tôt au besoin. Homosexualité refoulée. Ne se prononce pas. Curseur amovible dans une machine à trous. ADN résistant à l'inscription des signes nécessaires : modèle défectueux. Maladie mentale, effet indésirable du morceau de lave implanté dans le cœur. Les plus belles années de ma vie. Avec les curseurs il faut donner l'effet du hasard, de sorte que le tiers terme (parole) qui échappera de la bouche de l'auteur ait l'air d'un heureux accident. 

Le crématorium est en phase directe avec le cœur de la planète, une bouche qui permet l'aller-retour, un french kiss à la taille d'une vie. D'abord naissance, implantation, suivi scrupuleux du synopsis, puis mort violente et funérailles, tout passe et repasse par ici. L'auteur a dressé une liste de volontés qui laisse encore filtrer un peu de lumière jaune. Bûchers, dispersion, chants antiques faisant état d'îles sur lesquelles le sommeil est un enchantement qui se lèvera au bout du temps, espoirs de retours, sosies sur-exploités. Un agent dans chaque port pour vérifier la donne, reliques passées en douane quand personne ne regarde. Beige a entendu parler d'une fissure dans la tour, près de l'entrée des livraisons. L'équipe a été intégralement renouvelée la semaine suivante. Quand la journée est terminée, on tire un store géant au-dessus du port, et Beige sort regarder les flammes dont on asperge cette toiture de nuit. Des animaux-guides horriblement grimés sont conduits sur la piste, et les nouveaux-nés reçoivent un nom de baptême avec le premier coup de sabot.

Eléments pour une arcologie de l'exil


J'ai passé l'éternité réversée, j'entends par là les éons qui venaient avant, j'ai passé l'éternité réversée à chercher ma voix, à chercher ma matière. J'ai tapé à des portes et on m'a dit non. L'impatience terrible d'être soi. J'ai tapé à des portes, des foyers occupés par des voix ridicules, des grondements anciens, des moqueries de paon. Des guides progressent à travers la forêt antédiluvienne. Des guides et des soldats qui n'ont plus de boussole. Une pyramide est au milieu, dont je ne cesse jamais de faire le tour. Dérouler dans la voiture les bandes magnétiques à vitesse rapide. La jungle est circulaire, on n'y entend que ses pas. S’asseoir et puis dire à voix haute dans le silence du bureau : cette fois ce sera la cure ou la mort. S'asseoir se regarder comme un film ne plus emprunter l'honnêteté des autres pour ramasser les fils.  Voir ses mains qui vieillissent, chercher sa voix. Le matin est toujours blanc pour qui s'y prête avec la naïveté nécessaire, avec la gravité des braises au fond des poches. Tirer tout : les filets, les visages en décomposition, les marrons du feu ; s'arrimer. Demander au vide de devenir le compartiment des heures à venir, prendre son billet, s'oublier entre les portes. Passager tu ne te verras plus jamais par la vitre. Avancer botté, môme hululant à l'aube dans un marécage. 

dimanche 5 mai 2013

Le parler des vents futurs - Corolle #2

Se lever la nuit parce qu'on a soif. Se lever la nuit parce qu'on est alcoolique. Je bois, j'écris. J'ai emménagé au quatrième uniquement pour être près du flic qui me pistait. Des lumières allumées pour éclairer le manque. Tuer le keuf, le faire tousser avant, épingler sa photo dans les chiottes, lui demander d'arrêter. Mitchell est mort.

Puis : autre segment de vie. Les disques que j'avais l'habitude d'écouter sont devenus caducs, ils ont fondu comme des crêpes de sarrasin au-dessus du soleil. L'implant toujours, appuyer un ou deux mégots sur la peau. J'habite près de la voie ferrée. Se lever la nuit pour être acclamé par la critique. J'habite là où c'est beau, plus là où c'est dangereux. Nuit de biture. Se lever et voir l’œil unique du lampadaire comme une jolie mandarine. Etre sauvé, faire la bise à Jésus.

Etre sauvé à quatre heures du matin avec la laisse du chien autour du con, autour du cou. Je me suis installé ici pour entendre tous les accidents de la route, pour apprivoiser le déraillement des trains. Trembler dans la couverture de l'agent quand on me pose des questions. 1001 techniques de psychiatrie qui marcheront plus pour moi. 

Lamb a lévité au-dessus d'un écran d'après-guerre. Une fois acquise la certitude qu'il était un enfant virus, il s'est contenté  de nommer le monde avec une petite cuillère et un bloc de pierre. Au faîte d'une journée vieille comme l'espérance, ses parents l'ont cloîtré dans une piaule à barreaux, l'ancienne buanderie. Le bloc était devenu un animal, Lamb rêvait qu'il étranglait un lynx dans une clairière d'automne. Ce n'était pas un combat : le lynx s'approchait, il n'attaquait pas, Lamb respirait l'odeur du velours entre les pattes de la bête et les feuilles tombées au sol. La bête donnait son cou, l'enfant appuyait de toutes ses forces sur un point perdu dans les poils gigantesques, et un sentiment de tristesse définitive, un sentiment de perdition qu'aucun soleil n'abolirait jamais, ce sentiment lui remplissait la cage thoracique comme un gaz. 

samedi 4 mai 2013

Abduction

La machine à trous a atterri à Tenochtitlan. Les esprits simples s'en offusquent. La machine à langage aux mains des indigents. On peut venir avec une carte, repartir avec la carte trouée de façon adéquate. Selon la disposition des trous, un plan simple, qui ne mange pas de pain : accès à de la baise gratuite, péage d'autoroute, entrée dans une boîte de nuit en planches au fond du désert. Configuration des trous analogue à la disposition des étoiles lors de la peste médiévale : envoi en Fedex des tétines de l'auteur. Mamelles à mâcher en attendant que ça se tasse, que la prochaine loterie s'organise avec les moyens du bord, la volonté de bien faire. Un festival belge renommé, le chanteur d'un groupe voué à la canonisation saute depuis le haut d'un pylône. On embauche des jeunes femmes pour formuler des vœux au téléphone, des voix qui puent le cul. Je connaissais le chanteur, j'ai enfoncé dans mon vagin l'objet de son désir. Mon chien se tient sur le seuil quand il sait que je suis dangereux. Je suis obligé de me mettre à quatre pattes pour lui faire comprendre qu'il n'est pas responsable. La machine à trous a atterri à Tenochtitlan, il faut remettre de la sécurité, n'importe quel mec tatoué peut pas mettre la main sur le fruit des impôts. Un esprit qui va vite est un démon, coup de fil au recteur, ce mec présentera pas son travail. L'auteur est partagé comme une hostie, à la table de maman il y avait bien assez de pain pour tout le monde. L'objet de son désir. Dans mon vagin, oui monsieur. 

Balnéaire, c'est la mort. On l'a compris en Floride, on organise des excursions. La baleine géante se tient au fond des eaux, elle regrette, elle voulait pas faire partie du programme, elle a pas répondu quand on l'a appelée par son nom. Estella Blain, le cœur, la beauté qui se tient hors de la normalité du vivant, exécute la danse appropriée pour satisfaire les japonais qui ont payé. Magie : une apparition, un revolver, trois assistants qui font disparaître les preuves, les pauvres preuves, le truc qu'on te balancera à la tête quand tu iras porter plainte. Toutes ces combines qu'on organise. Trois francs six sous, comme disait ma grand-mère. Elle tient un fief dans un HLM, un endroit depuis lequel on canarde ceux qui savent pas écrire. Je monte la voir rarement, mon hygiène de cannibale m'indique les touches de l’ascenseur. L'auteur a un nom faible, on l'a retranché des vivants. Mamie me tire dessus une fois par mois, c'est de bonne guerre, elle a raison, elle me fait les forceps. Comme elle est la seule capable de me dire si papa a bien collé un doigt dans la chatte de ma sœur, comme elle est la seule capable de me dire si, en tant que gosse qui regarde par le trou de la serrure, j'avais ma responsabilité, ma tête sur le billot, je ne dis rien, j'attends son verdict, j'attends un truc qui sonne comme une élégie et donne de la pâture au monde. La tête de Lamb est un truc à balader en l'air contre toutes les bannières. L'hymne à l'amour sur une barque par une femme belle comme l'éternité. Une baleine au fond de l'eau en Floride. 

Le parler des vents futurs - Appendice à l'abduction de l'auteur mort

En 2000 et des poussières, à la sortie de la morgue, j'ai récupéré la couverture d'un agent. Le premier qui m'ait reconnu. J'ai récupéré un couteau, un briquet hors d'usage, et la couverture grise dans laquelle il est mort. Mon père avait le projet fou, démesuré, de m'emmener faire du camping en montagne. Mon père avait le projet de me conduire en jeep dans le désert. Mon père avait compris quel sous-homme j'étais : à peine formé le projet de m'éduquer, il révisa ses plans, y décelant une intention stupide, portée par la douleur de voir le même et l'autre que lui s'échapper dans un seul saut de carpe. Nous nous sommes haïs avec tout l'amour possible, on ne reviendra pas dessus, l'eau retourne à l'eau. 

J'ai récupéré la couverture d'un autre père, le vrai, l'agent chargé d'affaires, l'agent du langage fou dans la noirceur du monde, celui qui m'a reconnu, qui m'a assis à sa table et m'a lavé les pieds. 

Jose Gomez-Zurita est mort du cancer en moins de deux mois. Aucun de ses livres ne sera jamais publié, parce qu'il a enfanté une portée d'idiots qui se sont tiré les cheveux autour de sa tombe. Jose a manqué à ses devoirs, il n'est pas parvenu à créer une osmose en vertu de laquelle la paix aurait été possible. Animaux en guet entre les branches. Quand il voulait me parler de la marche de l'humanité, Jose convoquait l'intérieur de la terre, la foi aveugle en l'instinct animal, les colonies cachées entre les murs. Quand il voulait me parler  de la marche de l'humanité, Jose dessinait sur la table la lutte fratricide entre deux scarabées. Je n'ai jamais pu écouter ; je suis devenu cet ivrogne qui se bat avec des chaises. 


vendredi 3 mai 2013

Corolle #1 - Tout confondre d'abord


J'ai été obligé de tout confondre au regard d'une mystique nouvelle. Dieu est un papa qui laisse ses gosses dans la voiture un jour de canicule. La foi, c'est penser qu'il ne nous a pas oubliés, la foi c'est papa qui ramène un cornet surprise du supermarché, mais la température monte, il y a la queue à la caisse et on finit à la rubrique des faits divers. Tout confondre. Dieu fait ses courses, la queue s'allonge, et le droit à la différence ressemble farouchement à la figure porno de l'interracial : une queue noire dans un cul blanc, ou l'inverse. Tant qu'il y a des peaux différentes, on y voit clair, on est content. C'est une différence qui part du même, un néon, une bite, une caméra au poignet qui dit quel trou quelle main quelle bouche. Une différence qui se dicte, ce n'est jamais que du même déguisé. La couleur de l'uniforme ne distingue plus les armées. Tous avec le même treillis dans la même jungle. Le réseau aime le même, il lui a juste chipé un bout d'accent pour avoir l'air d'infuser de la différence. Mème. 

Culture underground pour les masses, jungle circulaire où tout se recoupe sans cesse, napalm, rock qui fait le tapin, agent orange pour le cerveau, c'est ça la clé du succès. Tout confondre, tout brûler. Avoir l'air sale en étant propre, puis inversement, jouer sur le noir et le blanc, lutter pour l'impunité. On a tous généré de l'immunité diplomatique pour ceux qui nous volent nos corps. Notre besoin d'immunité nourrit le leur. Voter avec un flingue ou un bidon d'essence devant Pôle Emploi. Sur-cultivés, on ne peut plus tuer, les commandements, la loi, l'Internationale, tout cela nous tient, alors on retourne le canon contre soi. L'usine était sympa, on était entre camarades. On pensait pas à regarder dedans, dans le fond, derrière les lèvres, dans le silence de la gorge, là où la vraie révolution sociale devait se livrer. On s'est fait avoir, on remet le couvert. Des gosses remontent une communauté hippie et se réclament de Marcuse. Ce sera parfait jusqu'au jour où on leur réinjectera un peu de même dans le bec, la nana de l'un ira fricoter avec le mec de l'autre, ça pétera comme n'importe quoi avant. On fait pas perdre le goût du sang à une bête en lui limant les dents. 

L'homme pense qu'il a de bonnes raisons de rester sur terre et qu'il y parviendra en se fuyant encore. Système niqué : tout se recoupe, le réseau est un miroir, on ne peut pas échapper à soi. Lamb ne marchait pas dans les rues à la fin du monde, il glissait à leur surface comme une larme de salade sur le sac du marché. Tout confondre d'abord : Lamb est parti en voiture, Lamb a écrit dans sa voiture, perdu dans des pensées torrentielles que rien ne distinguait sur le fond couleur mort, perdu dans sa brûlure et la brûlure des autres. J'ai mal parce que tout le monde a mal. Ma plaie sur le réseau. Le chien en moi qui veut vous plaire.

Tous les jours que Dieu ne fait pas, parce qu'il est au supermarché, je tiens le compte des tombés au combat. Abonnement au fil d'actualités d'un moteur herculéen qui retourne la terre sans penser aux détails, sans penser à la microscopique étoile que nous brodons chacun au revers de nos yeux, je me branche pour rester en touche avec la parole de ceux qui disparaissent. Chaque encoche sous le bureau est une tentative pour comprendre ce que personne ne veut comprendre. Dans quelques mois, qui pensera à la vieille chinoise qui s'est foutue par la fenêtre parce qu'on voulait la reconduire à la frontière ? Vingt ans de ménage dans des boîtes de merde tenues par des escrocs pour finir entre deux poubelles. La retraite des morts. Je pense à elle avec égoïsme et inquiétude, pour penser à nouveau à moi. Tout confondre. Je ne suis pas foutu de décrocher un téléphone pour entendre la voix de ceux qui existent.