mercredi 12 décembre 2012

Mort, morale, langage


"Socrate est mort par fidélité au Logos" Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique


A la lumière d'un "vécu personnel difficile", pour reprendre l'expression qu'une psy de bas étage avait employé dans un rapport professionnel me concernant, m'est revenu à la mémoire le fabuleux livre de Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique. Le chapitre trois de ce bouquin m'avait foutu un sacré coup de tatane à l'époque. C'était il y a un peu moins de dix ans. Je rédigeais un mémoire pataud dans une université moche. On n'imagine jamais, quand on embrasse une carrière universitaire, qu'on va se retrouver le cul sur un mauvais siège, les yeux brûlés par le néon. Ce doit être pour cela que je n'ai jamais remis les pieds à l'université après ma soutenance. Je vous le dis, vous les jeunes, les bleusailles, les timides aux yeux philosophiquement embués d’émotion à la pensée de leur entrée dans le sanctuaire, il n'y a rien à gagner ici. Pas d'hallelujahs, pas de coussins pour vos fesses ramollies par l'exercice de la raison, nada. Mais passons, Pierre Hadot m'intéressait parce qu'il avait su insuffler des vues rationnelles aux questions spirituelles, ou l'inverse, et que cela me servait bigrement, bigrement bien pour mon propre travail. Et puis il s'était produit autre chose à la lecture, comme une espèce de reconnaissance - le mot, la phrase qui vient élargir la petite brèche interne, je ne sais plus bien.

J'en avais retenu qu'on ne mourrait volontairement que par fidélité à quelque chose de plus grand, la grande raison si vous prenez Socrate, le grand rock'n'roll si vous prenez Cobain. Dans un cas comme dans l'autre, on n'est pas tout à fait certain qu'il s'agisse d'un suicide, mais c'est ici l'exemplarité de l'image, sa valeur séminale qui compte, plus que la vérité de celui à qui elle renvoie. Du reste, même en évacuant les pathologies mentales lourdes et l’extrémisme religieux, il existe nombres d'exemples de suicides qui se font parce qu'au regard d'une idée plus haute de la raison, du bien ou du beau, la réalité et la vie sont nécessairement un désavantage, un "moins-être". Et parce que cela qui se tient devant moi, devant mon idée, devant mon désir, je ne peux pas le détruire, le contourner ou m'en déprendre, je me tue. C'est dans cette position de dépassement face à des objets irrécusables et trop présents que peut se creuser une pensée de mort. Être contre, toujours contre, contre la morne passivité des choses-telles-qu'elles-sont, contre la castration des possibles, contre les limites du sujet lui-même. Un suicide pour l’Être, en somme, contre l'imperfection monstrueuse de l'étant. Je ne peux m'empêcher de penser ici à cette starlette brésilienne qui écrivit sur le miroir de sa salle de bains "Ce n'est pas de ta faute si le monde est laid" avant de s'envoyer par le fond. Il y a là comme la volonté de préserver une intégrité, de faire valoir un jugement, de se sauvegarder dans l'absence. Il y a là comme une volonté de conservation trop forte pour permettre la conservation.

Dans beaucoup d'affaires de suicides que l'on relate ici et là, apparaît en filigrane cette articulation entre langage, bien, et mort, et elle reste pourtant étrangement ignorée. Car même dans les cas où ne vient pas se greffer l'imagerie torve des artistes sans pain, pleine de drogues, de fureur et de poésie, on associe souvent le suicide à une forme d'injustice infligée au monde et à ceux qui restent ("il était dans la fleur de l'âge", "il avait des enfants", "elle était belle et avait tout pour réussir"), comme si on était un peu con et ingrat, comme si on était sorti pour flamber au casino avec l'argent du loyer. Cette injustice apparaît aux yeux de tous d'autant plus grande qu'elle est incompréhensible, car le suicide renverse simultanément les garde-fous de la morale et du langage communs.

La perception commune veut nier les enjeux de la mort volontaire. Tout d'abord en injectant des considérations morales unilatérales, souvent ethnocentrées, là où il n'en est nul besoin (le rapport de Socrate au bien était dialectique). D'autre part parce qu'en cherchant une explication au geste, on passe souvent à côté de son sens profond, un sens qui n'est pas le seul effet de la causalité, du monde ou de la maladie, mais qui appartient en propre au sujet. Il lui appartient même tellement qu'il peut devenir sa seule possession, sa seule jouissance. Ce sens, il faut comprendre qu'il prend corps dans un acte qui s'en fait le mot, le cri, le véhicule, et qu'à ce titre, le suicide est langage, le langage d'un sujet qui n'a plus que sa propre langue.

Pour traiter efficacement de la question du suicide, il faudrait déjà que notre société puisse se diriger vers une appréhension correcte de la mort, et qu'à ce titre la mort passe véritablement dans le langage ; or il s'avère que nous sommes obsédés par la durée du corps, et que cette obsession est plus pathologique encore que la névrose suicidaire. Nous n'avons plus le temps de penser, d'élaborer du langage. Il n'y a qu'à voir le foin qu'a provoqué ce devoir proposé par un professeur à ses élèves de 3ème, quelque chose comme "mettez-vous dans la peau d'un suicidaire". Ce qui fait rugir, au-delà de l'évidente inadéquation entre le contenu proposé à la réflexion et la tâche demandée à l'élève (l'enseignant aurait effectivement pu aborder le sujet d'une autre manière), c'est le fait que l'on puisse évoquer librement les enjeux à l’œuvre dans le refus de la vie. C'est pourtant avec le support du langage que la question de la mort peut cesser d'être une hantise. Mais l'argument d'autorité "il faut vivre" vient d'emblée stopper la réflexion, nouer sa formulation et brimer les mots qui pourraient peut-être précisément supporter la vie.

Triste, donc, celui qui n'a pas le langage.
Triste, plus triste encore, celui qui a du mal à se défaire de représentations surannées selon lesquelles la jeunesse et la joie sont les états naturels du sujet.



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