dimanche 16 décembre 2012

Des carcéralités pures : Draeger, verbes et golems

D'un côté, une longue liste d'herbes folles, inventées par les captives d'un système carcéral dont on ne saura rien ou presque. De l'autre, les pensées d'un golem que son rabbin cherche à détruire. Si on tente de le percevoir comme un récit, Herbes et Golems se dérobe. Son unité ne tient pas à une continuité narrative traditionnelle, car le livre propose sa propre structure, la shagga ; et bien que l'on puisse éclairer certains aspects du texte par son rattachement au post-exotisme de Volodine, sa puissance en fait un objet qui se tient seul, de façon autonome. Parce qu'il est capable de provoquer ce que l'Hermite nomme à juste titre "hébétude" (voir ici ), Herbes et golems est travaillé par une intention similaire à celle que l'on peut observer dans l'art.

S'il y avait une histoire, ce serait celle du mot et du langage - la seule histoire valable, en un sens. Sur un versant du texte donc, carcéralité puis création (l'enfermement pousse les prisonnières à bâtir des poèmes pour survivre), sur l'autre création puis carcéralité (un mot existe comme étincelle de vie qu'il faut préserver). Draeger étire la notion même de contrainte littéraire pour en faire la pâte de son écrit. 

La rétention du verbe n'équivaut cependant pas à une conservation, car le verbe est parcouru de tensions internes. Il forme et déforme celui qui le porte, lui permettant de vivre tout en le mettant en danger. Le mot caché par le golem n'est jamais celui dont la valeur (on parlerait ici d'une valeur capitaliste, comme rapport entre efficacité et travail fourni) a été fixée par le rabbin, mais bien plutôt celui qui, d'abord comme animateur, puis comme force et projet de résistance, pousse l'individu à se faire langage, et l'inscrit dans une forme infinie de finitude. C'est à ce titre-là que le mot n'est jamais prononcé : son corps étant celui du golem, le mot n'a pas besoin d'un autre phonème, d'un travestissement supplémentaire. Son incarnation dans un son signerait la perte irrémédiable de son sens. C'est aussi à ce titre qu'il ne peut être que prononcé : derrière une multitude d'ivraies, il se dilue, se contracte, se cache encore pour continuer à vivre.

On remarquera donc sans peine que les carcéralités de Draeger sont de véritables épiphanies. Y-a-t-il plus grande liberté que celle de renommer les simples ? Y-a-t-il plus grande expression de sa puissance que celle de créer du verbe là où il n'y avait auparavant qu'un mur gris, peut-être des barreaux ? La dictée patiente de nouvelles herbes fait monde : en réarrangeant les métadonnées (la shagga est la nouvelle mesure), en ré-encodant le donné (de nouveaux noms émergent par recyclage des mots usagés), elle permet à l’Être de se déprendre d'une ontologie régressive et pénible. Il faut préciser ici que ce processus par lequel les prisonnières se font créatrices est autre chose que la dialectique par laquelle l'esclave hégélien s'affranchit de sa condition de chose, autre chose aussi que la biologie qui donne à voir la féminité comme un ventre.

Car en retraitant la question de l'être-au-monde sous l'angle claustrant de l'être-captif, Draeger dénonce aussi la confiscation de la pensée par une extériorité totalitaire qui serait celle du masculin. À cet égard, la figure asexuée du golem se projette sur les parois de notre conscience comme idéal : idéal d'abord d'un passé semblable à la terre, silencieux et inanimé, un passé duquel il n'y a pas de trauma à extirper, dans lequel il n'est pas de vérité psychanalytique à entreprendre ; idéal ensuite d'un futur voué à la résistance, l'ombre de l'oppression se faisant chaque jour plus vive sur les paysages de nos corps. Draeger nous dit, avec l'humilité et le courage que requièrent les évidences, que le verbe se construit contre. Il n'y a pas de ce point de vue-là de cause première, pas de soleil antérieur. Il faut déconstruire l'église, examiner les pierres une à une et les réarranger, parce que sans les mots, nous ne sommes pas différents d'un tas de glaise.                                                                                                              


2 commentaires:

  1. Merci du lien vers mon site que vous avez mis dans votre post !
    Je suis content de me trouver dans cette critique très belle et extrêmement bien écrite.
    Vous défendes le livre d'une manière très convaincante et juste !
    Amicalement,

    L'hermite

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    1. Le plaisir était pour moi, j'ai beaucoup apprécié votre chronique.

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