vendredi 13 août 2021

Dark Dog Days

 Pour Aude

 

« Je connais un mec qui aime bien les concerts

À la maison, quand il se mouche

Il n'utilise pas de mouchoirs, ni ses manches,

Ni aucune sorte de serviette,

Il s'essuie le nez dans des magazines. »

The Flaming Lips

 

 

 

Maman ressemblait au blé cru couché sous la lumière et Papa à l'orage, alors elle l'a mis dehors. Je ne sais pas si elle a eu raison. On a probablement raison quand on souffre. Maman avait de grands principes, une sorte de noblesse fière d'elle-même qui fermait les yeux quand elle vidait nos tirelires pour acheter du pain. Nous avions grandi avec Maman et il faut croire que l'amour était suffisant. Il n'était pas immense, cet amour, il n'abolissait pas les aspérités de nos cœurs, mais il était suffisant, suffisant pour nous faire enfiler nos sacs et aller à l'école. Là, les brutes me martyrisaient parce que la chemise rouge offerte pour mon anniversaire et que je portais faute d'un tee-shirt sport me faisait passer pour un bourgeois.

 

J'avais appris à fermer les yeux. J'avais appris à faire taire ma douleur et à distribuer des beignes pour défendre ma petite sœur. C'est cela qu'on attend d'un homme, non ? Oui, j'imagine qu'on attend de lui qu'il muselle ses peines et qu'il serre les dents pour avancer. Ça doit venir du néolithique, de l'époque où les grottes cachées et les sagaies étaient les seules défenses. Ça doit venir du feu sur lequel la pluie va s'abattre et qu'on essaye de protéger en bâtissant un abri de fortune entre le ciel et soi. Le feu est protégé mais plus tard, à l'âge mur, l'homme comprend qu'il a aussi muselé ses désirs. C'est peut-être pour ça qu'on devient un orage.

 

Svan attendait au volant de la voiture. Il actionnait l'essuie-glace par intermittence pour chasser la pluie couleur culotte de pute qui tombait sur le break de ses parents. Le véhicule était à l'arrêt et il n'était pas nécessaire de dégager l'eau, mais Svan voulait voir le coin de la rue. Une paire de mecs devait émerger du rideau de flotte pour lui apporter un paquet. J'étais inquiet parce que, dans les relations de Svan, la moralité était comme un groupe de première partie de soirée : ce n'était pas elle qu'on attendait, et elle ne restait jamais longtemps.

       On va se mettre bien, a dit Svan en ouvrant la sacoche coincée par la ceinture de sécurité.

Je ne savais pas s'il voulait chasser l'angoisse mais il a commencé à rouler un joint.

       J'ai pensé à un plan, il m'a dit.

Je ne disais rien parce que j'avais un litre de Koenigsbier dans le ventre et que je songeais à la déception que je représentais pour ma mère. Je pensais à mon futur diplôme de philosophie qui ne vaudrait rien sur le marché du travail et je pensais à tous les abrutis du lycée qui avaient mieux réussi que moi.

       J'ai un cousin à Punta del Este, Uruguay. Gros port, un sacré paquet de tonnes par jour. Le plan est simple : les mecs remplissent des poissons de came et à cause de l'odeur, les chiens policiers ne détectent rien. On part à Rotterdam tous les deux, on récupère la came, et on se fait un max. Les mecs du port sont sous contrôle mais il faudra traiter avec les huiles qui prennent leur marge. »

 

Je m'attendais à ce qu'il me parle de notre groupe de musique, et pas de drogue dans des poissons. Depuis deux ans, nous répétions dans une salle prêtée par la MJC. Nous étions mauvais mais Svan prenait à cœur son rôle de leader. Il écrivait de bonnes chansons avec de mauvais textes et j'écrivais de mauvaises chansons avec de bons textes. Nous ne nous complétions pas pour autant. J'étais à la batterie, lui au chant, Serval tenait la guitare et Mehdi la basse. L'ensemble sonnait garage, fatalement, et nos rares concerts se terminaient avec du vomi dans les vespasiennes de la place. Il n'y avait pas de quoi être fier. Une partie de moi aurait voulu réussir avec ce groupe, de façon progressive, avec des shows toujours meilleurs et des albums de qualité, mais tout se passait toujours dans l'urgence et sans vision d'ensemble. En réalité, nous étions juste une escouade de gosses tristes qui avaient des instruments, du shit, et des bières achetées au petit Casino.

 

Un soir où nous jouions pour la MJC, le live avait vraiment été violent. Tout ce que la campagne environnante comptait de gamins laissés pour compte et d'enfants de cadres qui voulaient s'encanailler s'était déversé dans le petit local. La scène était au fond, au ras du sol, sans distance avec le public. Quelques guirlandes lumineuses étaient accrochées autour de la porte du bureau que barraient nos instruments. Serval avait commencé en envoyant un gros larsen avec sa Les Paul et nous nous étions lancés comme des apaches. Vers la fin, pendant notre plus gros tube à l'échelle départementale, Réalité de Merde, les gosses avaient fait un pogo monstrueux qui avait laissé quelques traces de sang sur le mur propret de la Maison des Jeunes. Nous avions essayé d'effacer le truc avant de rendre les clés à Sandra, une fille chouette mais un peu bovine qui gérait la structure.

Puis nous nous étions mis en devoir de faire l'après-soirée dans la salle de répétition qui jouxtait la  pièce principale où nous avions joué. D'habitude, nous usions de ce local à discrétion pour nous bourrer la gueule en petit comité. Les gens de la MJC nous laissaient la clé et nous passions le balai.

 

Cette nuit-là, notre salle était restée ouverte et tous les jeunes avaient envahi le lieu. J'étais affalé dans un des fauteuils et Michael était venu. Je le connaissais vaguement. J'étais surveillant au lycée de Vignes, à quinze kilomètres, et Michael était en première scientifique. Il s'était tordu les mains comme si je valais la peine de faire des manières et m'avait lancé :

       Votre concert, les mecs, c'était vachement bien.

       Ah bon ? Putain, j'avais aucun retour et je n'entendais pas la gratte.

       Tu es pion à Vignes, non ?

J'ai écrasé ma clope.

       Ouais. Ça paie les études.

Michael a foutu ses poings dans les poches de sa veste en jean. Il était petit et avait une bouille ronde pleine de pureté, le genre de truc que tu ne peux pas acheter.

       Les mecs au lycée disent que tu es un nazi. Que tu fous des heures de colle quand ça te chante.

       Ils ont raison.

       Tu sais, il m'a dit, j'adorerais avoir un groupe.

       Tu joues de quel instrument ?

       Guitare.

J'ai passé ma main sur mon visage. J'avais trop bu et je ne comprenais pas comment je pouvais continuer cette conversation. Je me suis appuyé sur l'accoudoir et j'ai allumé une autre clope.

       Fais-le. Franchement, fais-le. Trouve de bons copains, c'est ça qui compte.

Serval m'a offert une bière et j'ai oublié Michael. Deux mois plus tard, Michael plongeait du pont qui enjambe la Rotavolp. J'ai entendu dire que c'était à cause d'une histoire d'amour. Il n'avait pas monté son groupe.

 

Svan a allumé le joint et l'a calé entre ses dents en m'offrant son sourire qui ressemble à celui de Pablo Escobar au poste, quand il tient le carton portant le numéro 128482.

       Des foutus poissons, frère. Je te parle pas de mille ou deux mille euros.

Il a aspiré de grosses bouffées avant de reprendre.

       Il y a un mec au-dessus de Chino, mon fournisseur. Ce type se fait plus d'argent en deux semaines que toi en deux ans. L'idée, c'est de me passer de lui. Si le coup des poiscailles marche, on traitera en direct avec l'Amérique du Sud. Tu comprends ? Finis les plans de merde.

 

Deux mecs ont passé l'angle de la rue. Ils avançaient courbés entre la pluie et l'ombre des façades à colombages et se sont approchés de la caisse côté conducteur. Svan m'a passé le joint avant de baisser la vitre. Il a tapé dans la main des types.

       Vous voulez monter ?

       Non, ils ont répondu en même temps, alors que leurs vestes à capuche étaient trempées.

Le plus grand a soulevé un pan de son sweat dégoulinant et a tendu un gros sachet cellophane à Svan.

       Il y a deux kilos, a dit le petit. Ça nous envoie à 1500 euros minimum.

       Chino aimerait bien récupérer tes dernières ventes, a dit le grand.

Svan a toussé dans son poing. Il a ouvert sa sacoche et donné une enveloppe aux deux mecs.

       Il n'y a pas vraiment le compte, a jeté un des gars après avoir regardé à l'intérieur.

       Pas de souci, le reste arrive, c'est une question de jours.

       Tu devrais pas déconner avec ça, j'ai entendu depuis mon siège passager, sans savoir qui avait parlé.

       Chino me connaît, depuis le temps.

       C'est ton gros, pas ton pote. Essaie de pas l'oublier, a lancé le grand avant de disparaître avec son acolyte.

Svan a remonté la vitre du break.

       Passe-moi le joint, a-t-il dit sans aménité.

 

Quand je suis rentré, j'ai trouvé Cassandre en train de battre son propre record de vitesse sur Wipeout 2097.

       Hey, j'ai lancé.

       Je peux pas mettre pause.

       T'en fais pas.

J'allais gagner ma chambre quand elle a dit :

       Laura a appelé. Elle voulait te voir.

       Elle a mon numéro.

J'ai fermé la porte, jeté mon cuir sur le lit et inséré un CD de Mushroomhead dans le lecteur. Cela faisait trois ou quatre jours que j'essayais d'écouter l'album en entier mais je n'y arrivais pas. Leur musique me déprimait. J'ai appuyé sur stop et roulé une cigarette en regardant ma chambre qui ressemblait encore à celle d'un adolescent. Il y avait mon skateboard dans un coin. J'avais dessiné un diable en salopette sur la planche avec de la peinture à maquette quelques années auparavant. Le truc me ressemblait : ça avait l'air narquois mais les traits et la structure étaient tremblants. Des piles de comics jonchaient le sol, à côté d'une ancienne manette de Master System dont le câble avait été sectionné. Une demi-douzaine de feuilles A4 étaient posées sur le bureau, à côté du cendrier. C'était ma première nouvelle, Le Tertre, et franchement, c'était de la merde. J'ai allumé ma clope et attrapé mon cellulaire. Aucun message ni appel en absence. J'ai fait glisser le curseur jusqu'au numéro de Laura dans le répertoire et j'ai appuyé sur « appeler ».

 

Ça a sonné dans le vide un certain temps, puis une voix a émergé comme depuis l'intérieur d'un caveau.

       Allo ?

       C'est Denis.

Laura a réprimé une quinte.

       Ha ha, vieux salaud.

Denis, c'était le nom du poupon de ma sœur Cassandre quand nous étions gosses. Elle avait créé une chambre pour le bambin dans une boîte-à-chaussures. J'avais pris le jouet en grippe pour un motif oublié et je passais mon temps à essayer de ridiculiser Cassandre à propos de son bébé et de ses accessoires, coussins, langes et bonnets. Quand j'avais raconté cet épisode à Laura, elle avait lancé vers le ciel son rire clair d'oiseau du diable.

       En fait, c'est toi Denis. C'est toi, le poupon dans une boîte à chaussures qui a désespérément besoin d'attention.

J'avais été piqué au vif et Laura en avait joué. Elle m'avait poussé dans l'herbe en hurlant « Denis, Denis, Denis ». J'avais roulé en riant aussi, me collant des crochets de bardane sur le tee-shirt, et j'étais tombé amoureux d'elle.

J'ai dit :

       Tu as essayé de me joindre ?

       Ouais, il y a la fête en ville.

       Tu parles de ce rassemblement de beaufs en claquettes qui rendent leurs gosses obèses avec des barbes à papa hors de prix ?  Je suis au courant, ma vieille, ça a lieu tous les ans à la même date.

       On aurait pu aller se jeter une bière sous le pont, comme à l'époque.

       Demain ?

       Ça roule. 18 heures devant le Rio. Le dernier arrivé paye la tournée.

 

Le crépuscule était encore loin mais je sentais déjà le picotement de la dépression dans mon ventre. La campagne tarnaise, que je regardais par la fenêtre de ma chambre, m'offrait à chaque fois cette impression doucereuse. J'aimais ce pays, mais le déclin du soleil au-dessus des champs de tournesols provoquait en moi des montées de bile noire, comme si deux photos, l'une de mon berceau, l'autre de mon tombeau, se superposaient. J'avais consulté. Le docteur de famille avait été tellement infantilisant que je m'étais senti insulté et que j'avais décrété que je ne prendrais aucune de ses foutues pilules. Je le revois dans son siège en cuir, sa barbe parfaitement taillée, me dire avec une ironie à peine dissimulée : « Vous voyez la vie en noir, mon traitement vous la fera voir en rose.  Quinze jours d'arrêt maladie. » Il avait griffonné le nom d'un autre connard sur du papier à en-tête. « C'est un copain de fac, il est à Volque, il assurera le suivi. » Quinze jours plus tard, je l'avais consulté à nouveau parce que j'avais une ecchymose sur la couille droite suite à une séance de branlette musclée. Il m'avait palpé les bourses de façon professionnelle et n'avait pas reparlé de ma dépression.

 

L'écran vert-jaune de mon portable s'est allumé. C'était Svan.

       Mec, je suis chez mes vieux, j'ai ce sachet de beuh et je n'ai rien à foutre. Mehdi est chez des potes, Serval ne répond pas. On va faire un tour en ville ?

Ma mère tenait le guichet de la gare de Ragastra et ne rentrerait pas avant 23 heures, et du reste, depuis que j'avais vingt ans, elle ne me reprochait plus mes absences à partir du moment où ma piaule ne sentait pas trop le tabac à rouler et où je prenais une douche tous les jours.

       Vendu.

 

La fête du 15 août à Ragastra, c'était un truc qui ressemblait à une assiette de poisson pané. Pas mal de gras, une odeur qui vous restait collée au cuir pendant des jours, mais on ne pouvait pas s'empêcher d'en manger. La place de la ville était une longue allée bordée de platanes sur laquelle les camelots installaient leurs stands. Le défi consistait à parcourir l'intégralité de l'allée sans croiser quelqu'un qu'on déteste. Personne n'avait réussi. Le point de sauvegarde était un manège carré frappé du logo Kronenbourg. Si on se perdait, les flics nous ramenaient là. Si on perdait ses enfants, les flics nous les ramenaient là. Si on perdait sa femme, il fallait regarder derrière la tente de la roulette et des paris, au cas où elle serait en train de prendre du bon temps avec le voisin.

 

Au fil des années, j'avais testé toutes les attractions, chenilles à sensations, tir au plomb avec des carabines faussées, mais un seul stand, le seul qui pouvait vider mes poches en dix minutes, retenait mon attention. C'était celui des bornes d'arcade. J'avais plongé dans les jeux vidéo au début des années 90. Avec mon cousin, à la foire d'A..., nous claquions nos rares pièces de monnaie dans Knights of the Round. Le principe était simple : on choisissait Lancelot, Perceval ou Arthur Pendragon, et on essayait d'atteindre le dernier stage en taillant sa voie à travers les hordes d'ennemis librement inspirés des légendes du Graal. Le jeu était bon mais l'ordinateur était une salope. Ses sticks usés, ses boutons qui ne répondaient pas toujours, tout cela rendait l'expérience harassante et incroyablement gratifiante à la fois. Nos corps entiers ployaient sous le joug de l'automate à force de marteler les commandes. Nous suions, marmonnions, maudissions les scélérats qui nous donnaient des coups d'épée dans le dos et l'esprit dans la machine décidait seul si nous étions aptes à nous asseoir autour de la Table Ronde. Quand l'un de nous cassait un tonneau qui contenait une vie supplémentaire ou mettait à bas un imposant ennemi, nous frémissions comme si on nous avait adoubés après la blanche veillée que traversent tous les chevaliers.

 

Depuis deux ans ou trois ans, le stand avait une borne de Samurai Shodown IV. La machine venait du Japon et le vieux gérant avait bricolé un monnayeur qui acceptait les pièces de cinquante centimes et un euro. Le jeu était troublant pour les habitués de la baston. Il exigeait, plus que jamais, de ne pas marteler les touches à l'aveugle. Les créateurs de la série des Samurai Shodown avaient eu à cœur de recréer la rapidité et la létalité des affrontements à l'arme blanche, et il n'était pas rare de perdre un tiers de sa barre de vie sur une ouverture de garde ou un recovery. De façon étrange, j'étais beaucoup plus à l'aise avec ce système qu'avec les combos traditionnels. Je me tenais avec mon personnage dans un angle de l'arène, je provoquais l'adversaire avec un coup de pied bas, me remettais en garde et attendais son avancée pour lancer un heavy slash. Ou bien, je faisais une esquive arrière et laissait son katana sabrer dans le vide avant d'enchaîner avec une série de frappes rapides. Samurai Shodown avait un côté bouddhiste. Après avoir traversé toutes les étapes de l'illusion vidéoludique, on se retrouvait à fixer le néant, les mouvements nerveux de l'intelligence artificielle tirée de son sommeil, le coup de wakizashi qui ouvre le ventre et fait se déployer les entrailles comme une rose noire. Au bout du chemin, après la forêt de bambous et le château du démon suspendu dans le vide de la nuit nippone, le monde des dieux.

 

Personne n'aimait ce jeu à Ragastra. Trop éloigné des standards à scoring, il était de toute façon, comme toutes les distractions électroniques, moins apte à dévoiler la virilité du joueur que le punching-ball ou la descente de bières. Personne ne m'aimait non plus, alors je me défoulais là. Je pensais vider mon porte-feuille sur la borne quand Svan m'a appelé. J'ai calé le téléphone entre mon oreille et mon épaule en essayant de buter Gaira Caffeine.

       Mec, t'es où ?

       Aux bornes d'arcade.

       Encore sur tes trucs de pédale ?

       Je t'emmerde.

       Je suis au Rio.

       J'arrive dans cinq minutes.

L'appel m'avait fait perdre ma concentration et le game over s'est affiché sur l'écran. J'ai laissé l'odeur de churros et les beuglements des pinces à peluches et je me suis dirigé vers l'ancien cinéma de la ville. Le Rio avait été reconverti en salle municipale. Quelques bancs étaient placés sous abri devant le bâtiment. La structure et l'orientation du lieu faisait que l'on était forcément assis dans la pénombre et qu'on pouvait donc rouler des joints et descendre des Desperados en toute quiétude. Les jeunes le savaient, leurs parents le savaient, les gendarmes le savaient mais personne ne disait rien.

 

Svan était assis dans un coin et tenait deux feuilles à rouler. Il portait une paire de tongs usées. Je lui ai tapé dans la main et je me suis installé à ses côtés. Il a fini de préparer sa mixture, formé le cône d'un geste sûr et l'a placé dans sa bouche tout en cherchant un briquet dans sa sacoche. Il regardait la fête, au loin, à travers le nuage de fumée qui était en train d'envahir l'abribus.

       Putain de ville, j'ai dit, histoire de dire quelque chose.

       J'ai composé une nouvelle chanson.

       Ah ouais ?

       Ouais, c'est sur ma chienne, Dolly.

Il s'est mis à mimer la guitare.

       Ça fait « Dolly wants a cracker... Think I should get off her first... »

       Putain, mec, c'est un copier-coller de Nirvana.

       La flemme.

Un bruit de corps qui chute s'est fait entendre quelque part sur notre droite, suivi d'un éclat de voix. Svan s'est levé et nous avons gagné le côté du Rio qui donnait sur la rue de la Poste. Là, il y avait un escalier antédiluvien qui plongeait vers une grille dont on disait qu'elle fermait l'accès aux souterrains de la ville. En haut de l'escalier se tenaient les deux mecs qui nous avaient livré la came. Les lampadaires bourdonnant de papillons éphémères laissaient pisser une lumière grasse sur le dos des dealers. On entendait une respiration hachée venir du bas des marches. Instinctivement, nous avons reculé de sorte que les sbires de Chino ne nous voient pas.

       Écoute-moi, a dit le petit à l'adresse de la forme qu'on devinait recroquevillée en bas de l'escalier. T'as voulu enculer Chino, pour changer. Tu lui dois deux-cents tickets et tu oses encore venir nous gratter une barrette ?

Le grand a jeté son mégot au sol et est descendu.

       Tiens, ta mère, ai-je entendu alors que les coups se mettaient à pleuvoir.

J'ai soufflé dans l'oreille de Svan :

       On fait quoi ?

       Rien, surtout rien. On se casse.

 

Nous avons reculé jusqu'à l'abribus. Au bout d'une minute, peut-être moins, nous avons vu les silhouettes encapuchonnées s'éloigner en direction des lumières. L'ambiance était montée d'un cran au manège carré. La sono jouait à pleins poumons du Yannick et une bande de filles ivres, en tops blancs et jeans noirs, récitaient les paroles en cadence. Ces soirées là, on drague, on branche, toi-même tu sais pourquoi. Ces phrases obscènes me faisaient me sentir dégueulasse. Elles confisquaient ce que je pensais être juste dans l'acte d'aimer quelqu'un, la retenue, la défiance, les poèmes écrits à la lune. Elles confisquaient mes fantasmes de bains de minuit, d'approche tendre de l'être aimé, de corps découverts dans la pudeur, en silence, elles confisquaient ma ruralité et je sentais mes gros pieds de paysan serrés dans mes chaussures hors de prix. J'ai pensé à Laura et je me suis senti malade comme une phalène ivre dans la lumière d'août, malade comme une grosse tapette.

 

Svan finissait son joint. La jointure de ses poings luisait dans les flaques maïs des réverbères. Sans nous regarder, nous sommes descendus relever le type au fond de la cage d'escalier. C'était une boule de sang et de larmes, en pleine descente d'opiacés. Une vilaine veste en tweed couvrait ses épaules. Il hoquetait comme un perdu.

       C'est rien, j'ai dit, ça va s'arranger.

       Hein ?

Les stroboscopes de la foire nous faisaient ressembler à des lapins blancs prêts à plonger dans le terrier. J'ai vu le visage du mec, ce visage absent et pauvre, ce gros nez pareil au mien, ces oreilles de prolétaire. Il a fini par se calmer, s'est déplié et a épousseté ses manches. Il m'a regardé.

       C'est toi ?

Je l'ai regardé droit dans les yeux et je lui ai collé une grosse patate.

 

**

 

       Tu crains, m'a dit Svan.

Nous fumions une roulée près du break. Je grattais machinalement l'autocollant Dark Dog au cul du véhicule. Nous n'avions jamais bu une gorgée de cette putain de boisson énergisante mais le dessin du chien famélique nous avait plu. Svan, contrairement à moi, était inscrit pour le permis. Il n'avait pas encore le droit de conduire mais barbotait la voiture familiale dès que ses parents avaient le dos tourné, c'est à dire n'importe quand. Quand ma mère voyait la bagnole s'engager sur le chemin dans un tourbillon de poussière, elle me faisait les gros yeux.

       Je t'ai jamais vu te battre, a-t-il repris. Le mec avait déjà pris une sacrée avoinée, il t'est passé quoi par la tête ?

Je n'ai rien dit et j'ai essayé de rallumer ma cigarette avec mon briquet défectueux.

       Tu fais pitié, m'a dit Svan en me tendant le sien.

Je me demandais si je n'allais pas dire à Laura ce que j'avais sur le cœur. C'était peut-être le moment le plus merdique de toute notre vie et c'était pour ça qu'il fallait le faire. Je commençais à connaître mes phases de mal-être et je savais que j'étais en période de montée : rien ne me semblait insurmontable, surtout avec deux coups dans le cornet. J'allais reprendre la rédaction du Tertre et prouver à la terre entière que j'étais un écrivain. Si tout le monde le comprenait, elle le comprendrait aussi et me regarderait avec des yeux différents, des yeux dans lesquels je pourrais déchiffrer les lueurs divines de l'automne, ces craquements de feuillage mûr qui annoncent la saison du feu et de la glace, le mariage des anges et des lémures. Je lui tendrais cette voile pure qui accueille les soupirs des maraudeurs dans les venelles, la douleur sourde d'être vivant et le soleil invaincu des champs de tournesols. Je lui offrirais tout cela comme un bouquet d'épines, et je m'en remettrais au ciel pour que nos sangs se mélangent. Voilà quelle était la marche à suivre.

       Je dois livrer cinquante grammes rue du Poissard, a dit Svan.

Je suis monté côté passager et il a démarré tandis que retentissait la voix de Mike Brant sur Radio Nostalgie.

       C'était quand même une foutue mandale, a-t-il reconnu au bout de deux cent mètres. Ce type, c'est qui au juste ?

       C'est mon père.

 

J'ai émergé le lendemain vers onze heures. Je m'étais retrouvé dans mon plumard sur les coups de deux heures du matin avec un siphon à chantilly à la place du cerveau. Dès que je fermais les yeux, je mettais un pied dans la grand roue de la fête foraine, qui tournait à l'envers à Mach 2. Nous avions fumé des joints et vidé une bouteille de Ricard avant de nous introduire par effraction dans notre ancienne école maternelle. Svan avait chié entre les balançoires. J'étais rentré seul, à pied, et j'avais vomi copieusement sous la boîte-aux-lettres des Morel. Cassandre était devant son bol de céréales et faisait les mots fléchés du TéléShopi, le magazine gratuit de notre supérette. Elle m'a regardé avec ses grandes prunelles vertes et sévères.

       Je sais, j'ai la gueule d'un mec qui a dormi dans ses fringues, ai-je dit en mettant en route la cafetière.

       Maman a fini tard. Elle dort encore. Tu étais en ville cette nuit ?

       Ouais, pourquoi ?

       J'ai eu un coup de fil de Nathalie. Des mecs se sont fait pincer après une bagarre à la fête. Mais j'imagine que si tu es là, c'est que t'étais pas dans l'affaire.

 

Je ne lui ai rien raconté. Nous n'avions pas vu notre père depuis cinq ou six ans. On savait qu'il vivotait dans un coin de la ville. Petits boulots, petites embrouilles, zéro pension alimentaire. Nous étions sortis de sa vie et, d'une certaine façon, il était sorti de la nôtre. Notre mère nous le rappelait à chaque fois que nécessaire avec un mantra très simple : « C'est sûr que c'est pas lui qui vous élève. » Et du reste, qu'aurais-je dû faire ? Lui dresser le portrait de cet homme lamentable, mon reflet dans un escalier obscur ? J'ai appuyé sur mon ventre douloureux en m'agrippant au frigo. Le monde chancelait autour de moi comme un crépuscule sur les vignes. Avec la dépression, j'avais appris à m'en vouloir pour chaque composant foireux de mon existence, mais les lendemains de cuite étaient les pires. Je mélangeais tout, la couleur du soleil sur les parpaings, l'ondulation discrète de l'herbe et la culpabilité d'avoir trop bu. Le miroir me le rappelait, j'étais moche. Je voyais ce visage sans grâce, dévoré par l'angoisse - et je le voyais vieillir, c'est-à-dire plonger vers la mort. J'avais longtemps pensé que j'étais un enfant nu au sommet d'une pyramide, les bras tendus vers le ciel pour capter la vibration souterraine des astres, mais chaque réveil faisait de moi un vieil homme chenu, grattant la terre pour tenter de survivre. Dire que je me haïssais aurait été inférieur au devoir-être destructeur que je sentais pulser dans mes veines. Je ne supportais plus le passager médiocre qui habitait ma peau et quelque part, brillant comme une lumière lointaine, la Ville du Rêve Ultime m'appelait. La Ville du Rêve Ultime était un assemblage délicat de bâtiments en carton-pâte, de néons de pacotille et de bars fleurant la liqueur de poire. On venait y dépenser ce qu'on n'avait pas : une âme. La Ville du Rêve Ultime était bâtie sur une pile de crânes, comme tous les paradis. Le jour ne s'y levait jamais et la pluie y tombait en permanence. Les escrocs essoraient leurs manches pleines d'eau avant de pousser la porte des estaminets pour y perpétrer leurs rapines. Je me trouvais au bout du bar, forgeant des contes à l'adresse des idiots, empruntant la voix de Pat Boone ou des Everly Brothers avec une perfusion de mélancolie. Je suis retourné décuver dans ma chambre, sur un matelas posé à même le sol. Réveil à quinze heures, avec un goût d'anis entre les chicots. L'horloge tournait et je me suis fait beau pour mon rendez-vous avec Laura. Cassandre l'a remarqué.

       Si t'avais déjà baisé, on pourrait croire que tu vas baiser.

       Va te faire foutre.

 

Je suis allé à pied à la fête. J'avais peur de me faire tirer mon vélo par les gitans. J'avais l'impression d'avoir un ballon gonflable à la place de la tête, sûrement à cause du col serré de la chemisette. J'avais mis mes Nike et une pointe de Pento sur mes sales boucles de métèque. Je me frappais la poitrine avec vigueur quand il n'y avait personne dans les rues. Je me suis arrêté au petit Casino et j'ai acheté deux bouteilles de Fischer. À 17h45, j'étais devant le Rio avec mon sachet plastique à la main. La foire commençait à se réveiller en douceur. Les derniers stands de pêche-aux-canards étaient en train de remonter le store qui cachait les lots. Il n'y avait encore aucun passager pour la chenille, ce qui n'empêchait pas le gérant de faire sonner la corne de brume et de vanter la vitesse de son installation. Des nanas américaines à gros seins et des cow-boys ornaient la devanture du manège. Sur le côté du camion stationné en retrait, on voyait un ersatz de Schwarzenegger brandir un flingue sur fond de dunes et de palmiers fluo. Une plaque Bibi1444 était posée entre le volant et la vitre.

 

J'ai poireauté une bonne demi-heure avant que Laura ne se pointe. Quand je l'ai vue, j'ai eu l'impression de chevaucher une saloperie de nuage de guimauve. Elle m'a embrassé sur la joue. Elle sentait la barbe à papa et ce truc de fille qui mélange de la vanille et des morceaux de satellite de Vénus. Dire qu'elle était belle serait revenu à abdiquer face à la beauté et au verbe, à renvoyer dos à dos deux notions trop vastes pour la gorge d'un mendiant de mon espèce. Laura mettait à genoux la beauté. En valkyrie sévère, elle donnait de nouveaux noms aux constellations et brûlait les prairies sous elles. Elle n'avait pas besoin d'artifices clinquants parce qu'elle ne se dissimulait jamais. Elle incendiait un monde trop petit pour elle et moi je suais dans mes chaussures de sport.

       T'as perdu, j'ai dit.

       Quoi ?

       Le pari... Le dernier arrivé paye la tournée.

Elle a ri en regardant ailleurs.

       C'est juste que... Rien, je te raconterai.

Nous avons marché un moment dans les allées, au milieu d'une assistance clairsemée. Les seuls manèges en action étaient les carrousels des marmots. Je reconnaissais quelques vieilles têtes, des rebuts du collège qui paradaient avec leurs enfants semi-autistes. Il n'y a rien de pire que la fête foraine avant la nuit. Les attractions exhalent toutes un parfum de défaite, on voit les ossatures, les rivets mal fixés, la mine grise des matrones qui distribuent les tickets. Tant que l'obscurité n'a pas donné à chacun son masque, la fête est un grand corps métallique en chimiothérapie. On perçoit le mensonge inhérent à ces pancartes clignotantes. Deux pommes d'amour, trois euros. Je me suis morigéné intérieurement. Je bouillais de parler à Laura et tout ce sur quoi mon attention se fixait était ce sentiment de décomposition permanente qui m'habitait et peuplait par ricochets mon monde.  J'ai avisé un stand de tir et demandé à Laura quelle peluche lui plairait. Elle était sur son téléphone et m'a répondu de façon évasive.

       La licorne, là. J'adore ses oreilles violettes.

Le vieux m'a distribué trois plombs et j'ai visé les ballons. Trois coups dans le mille.

       Le porte-clé Pikachu ou le petit chat ?

       La licorne.

       La licorne, c'est dix points.

       Donnez-moi trois plombs.

J'ai allongé un nouveau billet de cinq et armé ma carabine. Même avec un vieux tromblon, j'aurais éclaté ces ballons. Le forain a décroché la peluche et me l'a donnée. Je l'ai tendue à Laura. Elle l'a caressée entre les oreilles.

       T'es chou, Denis.

       De rien. On va boire ces foutues bières ?

 

La fête se terminait là où la vieille ville reprenait ses droits. Derrière le halo des néons demeurait une place forte, silencieuse, faite de pierres anciennes et de cris de paternels immigrés qui corrigeaient leurs gosses à coup de ceinturon. Percée au milieu des bâtis, une poterne ouvrait sur une volée de marches descendant vers la Rotavolp. À mi-parcours, un moulin en ruines plongeait le fantôme de ses pales dans la rivière. Après un dernier escalier qui tombait dans les galets proches de l'eau, un vaste terrain d'herbes folles, d'ajoncs et de minuscules cailloux blancs s'étendait. C'était mon repaire. Nous nous sommes assis sur la plage et avons regardé le pont cyclopéen au-dessus de nous. Il reliait Ragastra à la commune proche et permettait de rejoindre l'autoroute vers Volque.

       Putain de ville, j'ai dit, histoire de dire quelque chose.

       Je pars dans le sud-est l'an prochain, a dit Laura.

       Pour faire quoi ?

       Une formation de paysagiste. C'est mon père qui l'a trouvée.

       Tu vas me laisser dans ce patelin moisi ?

       Mec, faut arrêter de rêver. Tu vas être diplômé dans deux mois. Je suis sûre que ton mémoire de fin d'études est bon. Derrière, tu vas être prof et partir quelque part loin d'ici.

J'ai roulé deux cigarettes et en ai offert une à Laura.

       Tu sais, j'ai balancé, je crois que j'ai moi aussi un putain de truc à te dire.

       Je peux finir ?

La rumeur de la sono nous parvenait par-dessus les remparts. Même avec la bouillie de la nuit sur la ville, on pouvait reconnaître le Freed from Desire de Gala. Je tremblais. Ce n'était pas une descente de drogue, pas même un accès de dépression. J'avais peur.

       Elle te plaît, la peluche ?

       Elle est cool. Je la prendrai avec moi.

Laura a fait jouer ses ongles sous la lune.

       Tu te rappelles d'Audrey, en sixième ?

       Audrey-la-boîteuse ? Ouais. Ses parents géraient la scierie, non ? Elle devient quoi ?

       Je sors avec elle.

 

**

 

Je défonçais Galford sur la borne de Samurai Shodown IV. Je ne pouvais pas comprendre ce qui m'arrivait, ce qui arrivait à Laura et moi. Il n'y avait pas de « Laura et moi », d'ailleurs, c'était ce qu'elle m'avait dit. Les éons de solitude pesaient sur ma gorge. Je me tenais sur un quai de gare avec un bouquet de fleurs fanées à la main et je regardais l'express s'éloigner. Je suis sorti du stand jeux vidéo pour dévisser une bière sous les remparts. J'avais toujours mon sachet blanc contenant deux Fischer à la main et il ne fallait pas gâcher. Svan était sur répondeur depuis le matin et je n'avais personne auprès de qui déverser ma logorrhée mentale. Je ne savais même pas qui j'étais. Mes parents étaient de pauvres buses, mais ils m'avaient donné un nom, un nom dont je ne pouvais pas me souvenir dans les remous épileptiques de la fête foraine. Des gosses passaient près de moi, les mains chargées de pièces de cinquante centimes, et ils claquaient tout dans Time Crisis. Je les haïssais parce qu'ils représentaient tout ce à quoi je n'avais pas eu accès, des parents bienveillants et un gros gâteau d'insouciance. Je les haïssais parce que je me haïssais. Je les haïssais parce que je haïssais la fête à Ragastra, ma ville. Ragastra était mon corps dernier. Enfant, j'avais enroulé mes bras autour de mes jambes au faîte de la colline qui jouxte la chapelle de Puycheval et j'avais énoncé à voix haute les grands principes qui dicteraient ma vie. Je ne savais pas que tout cela était de la merde. Je ne savais pas que les herbes obscures qui s'agitaient dans les premières eaux de l'étang des Auzerals échapperaient à ma vision, garderaient en leur sein la vibration argent des poissons-chat. Je ne savais pas que je ferais de violents cauchemars et tenterais de me pendre avec la laisse de mon chien des années plus tard. Je ne savais rien de tout cela et je m'échappais vers la Ville du Rêve Ultime. La pluie tombait sans discontinuer. À minuit, un automate sortait de la façade de l'immeuble le plus haut et lançait un cri perçant qui indiquait l'heure des sorcières. Quelques maisons ouvraient leurs portes, et des silhouettes vêtues de vieux chasubles de bure longeaient les artères en silence jusqu'au point de sacrifice, un arbre tordu par la vieillesse sous lequel on déposait les nourrissons. Denis, Denis, Denis.

 

J'ai tiré une bouteille cul-sec et je suis retourné sur la borne. J'ai joué un moment et j'allais combattre Amakusa quand une main m'a violemment agrippé. J'ai lâché le stick et pivoté vers la gauche en esquissant une ruade. Je me suis agité dans tous les sens et j'ai vu la tête du grand au-dessus de moi, ses épaules osseuses et ses bras qui enserraient les miens. J'avais du mal à respirer. Le petit tenait Svan par la poignet. Mon pote avait une sale gueule, un œil au beurre noir et une vilaine estafilade qui courait de la naissance de son nez jusqu'au-dessus de son arcade droite. Il ne disait rien mais j'entendais sa respiration de mec qui a oublié son ordonnance pour la Ventoline. Le petit a glapi, comme si j'étais en mesure de répondre ou de le menacer, et le grand a resserré son étreinte.

       Enfant de putain, il a dit.

       Hein ?

       Ça fait deux jours qu'on attend le solde.

Le grand a profité de sa taille pour me serrer le cou avec une main pendant qu'il me collait une baffe avec l'autre.

       Quel solde, j'ai dit ?

       Trois-cents tickets dans l'enveloppe que ton pédé de copine a donné à Chino.

       Qu'est-ce que j'y peux, j'ai bégayé, j'ai rien à voir là-dedans.

       Les affaires de ta copine sont tes affaires.

Svan ne disait rien. Le grand m'a lâché et l'a toisé.

       Trois jours, il a dit. Pas un de plus. Si on a rien d'ici-là, tu pourras imiter Django Reinhardt avec ta main droite.

       C'est à la gauche qu'il lui manquait des doigts, connard, j'ai balancé.

       Trois jours, les filles. Trois jours.

Les deux se sont barrés et j'ai mis un moment à reprendre mon souffle.

       Viens, j'ai dit à Svan. Il me reste une putain de bière, on n'aura pas tout perdu.

 

Nous avons marché jusqu'à l'ancien quartier des pestiférés et nous nous sommes assis sur une murette. J'ai fait sauter le bouchon, bu une rasade, et tendu la bouteille à Svan.

       T'as pas trois-cents euros, par hasard ? Le temps que je me refasse.

       Va chier, j'ai dit. Tu m'emmerdes avec tes plans à la con.

J'ai repris la bouteille.

       Tu sais ce qu'on est ? Des losers, mec. J'en ai plein le cul de cette ville d'abrutis, de notre groupe à chier, plein le cul de tes histoires de came.

Je me suis levé.

       Où tu vas, mec ?

       Je me casse. Compte pas sur moi pour le coup des poissons.

 

J'ai marché un long moment en faisant un détour par la départementale, histoire d'éviter la fête, et j'ai décidé de pousser jusqu'à l'ancienne briqueterie, un peu plus haut sur la colline. Quand la lumière des néons a laissé la place aux étoiles et que la musique techno s'est fondue dans le cliquetis fruité des grillons, je suis arrivé en vue du terrain de cross sur lequel nous faisions de la luge quand nous étions enfants. Une pelleteuse était stationnée en bas d'une des dernières buttes encore debout. Le champ du fond était déjà loti. Je me suis mis à pleurer sans tout à fait savoir si c'était de l'énervement ou le résultat d'un de ces moments où ma tristesse souterraine finissait par percer le sol aride et jaillir. J'avais ressenti la même sensation quelques jours plus tôt, quand la lumière de fin de journée avait pris cette teinte de mélancolie sourde, et j'avais su que l'été se terminait. J'allais quitter le labyrinthe de l'adolescence pour entrer dans celui de la vie d'adulte. J'avais à peine envie de présenter mon mémoire à la rentrée, encore moins de devenir professeur. J'ai laissé le fantôme du terrain de cross et je suis rentré. Une fois dans ma chambre, je me suis assis à mon bureau. J'ai mis Le Tertre à la poubelle, j'ai allumé mon ordinateur et j'ai commencé à taper un nouveau texte.

 

**

 

J'ai fait un rêve. Je tiens ta main, Cassandre, et nous sommes dans un champ lumineux comme au premier jour, quand les dieux brandissaient leur hache au-dessus de nos têtes. La douce pilosité du blé étreint nos corps et nous regardons l'étendue verte au loin, derrière les frondaisons d'une forêt obscure. Brusquement, le ciel devient noir, comme si on avait versé le contenu d'un encrier sur la grande toile azur. Un pressentiment m'envahit – des bombardiers vont émerger des ténèbres et déverser une cargaison d'explosifs sur la plaine. Rien ni personne ne pourra les arrêter et le petit monde que nous avons habité, le monde que nous avons essayé de rendre grand par nos vœux et nos actions, ce monde va s'effacer. Je te regarde et je te dis :

       C'est la fin.

Tu fixes le roulis infernal des nuages noirs avec des yeux de porcelaine et tu presses ma main.

       Ce n'est rien, Aurel, ça va aller.